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Poppy Z Brite

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Neal Stephenson

 

 

 

 

 

 

 

 

INTERVIEW de Poppy Z. Brite

 

Propos recueillis par Daniel Conrad

 

Quelques heures avant de partir pour trois semaines en Italie, Poppy Z. Brite s’est installée devant son clavier d’ordinateur (qui venait d’être réparé) afin de répondre à cette courte interview.

 

Daniel Conrad : Les lecteurs français commencent à connaître une large part de ton œuvre (deux romans, un recueil de nouvelles et une anthologie). Mais qui est vraiment Poppy Z. Brite ?

Poppy Z. Brite : Mes écrits montrent qui je suis. Quelqu’un qui cherche à mieux me connaître doit lire mon travail de fiction et de littérature non romanesque. Tout ce que j’ai envie de dévoiler sur moi, je l’écris dans mes livres. Autrement, je n’aime pas beaucoup parler de ma vie privée, sinon pour dire que je suis aujourd’hui beaucoup plus sage que les histoires de Poppy Z. Brite !

D.C : Les critiques s’accordent à écrire que tu explores les limites extrêmes de la littérature horrifique. À côté de toi King, Barker ou Simmons semblent bien timides ou fades. Quelle est ton opinion ?

P.Z.B : Je pense vraiment que ce sont de très grands écrivains, voire les meilleurs des deux dernières décennies. Seulement, si j’explore dans mon œuvre des territoires fort différents, c’est parce que j’ai vécu et vis toujours des choses différentes, une autre vie qu’eux. Mais, en tant que lectrice et écrivain, je ne les considère, eux et leurs œuvres respectives, absolument pas plus sages ou plus timorés que la mienne. Simplement différents.

 

D.C : De quoi t’inspires-tu pour créer cet univers si original, si noir et si sensuel ?

P.Z.B : De mes expériences personnelles, mes voyages, mes lectures, les musiques que j’écoute… Tout cela apporte de l’eau à mon moulin. Si tu veux quelques détails sur les derniers points : j’adore Vladimir Nabokov, Ray Bradbury, Stephen King, Baudelaire, Ramsey Campbell, William S. Burroughs, Dan Simmons, Dylan Thomas, Harlan Ellison, Dennis Cooper, Shirley Jackson, les Beatles, Tom Waits, Courtney Love, David Lynch (et tout particulièrement Blue Velvet)…. La liste pourrait s’allonger indéfiniment.

D.C : As-tu conscience qu’en explorant comme tu le fais les facettes les plus sombres de la psyché humaine, tu te coupes d’une part importante du lectorat qui ne recherche finalement qu’une forme d’évasion ?

P.Z.B : Mais c’est parce que je n’ai jamais considéré les lecteurs de fantastique et d’horreur comme le meilleur lectorat ou mon lectorat de base régulier. Je suis bien plus intéressée par l’envie d’atteindre un lectorat jeune, un lectorat gay, toutes les franges marginales du lectorat plutôt que les lecteurs de littérature d’évasion. Ce n’est pas pour cela que je vais ignorer ou dénigrer cette littérature-là – au contraire, j’aime beaucoup ça ! C’est juste que ce n’est pas mon truc et que je n’ai pas envie d’écrire ce genre de choses.

D.C : Barker affirme qu’en tant qu’écrivain homosexuel, il est le monstre de certains. Et toi, du haut de cette œuvre sulfureuse, penses-tu aussi que tu es le monstre de certains ?

P.Z.B : Oh oui ! Et ils me l’ont déjà fait savoir.

D.C : Qu’est-ce que tu dirais à un lecteur de Phénix qui hésiterait encore à lire tes nouvelles et tes romans ?

P.Z.B : Nous sommes dans un monde libre. Je n’ai jamais essayé de convaincre qui que ce soit de lire mes écrits, j’espère juste que cet article et ces quelques réponses en intrigueront quelques-uns.

D.C : Quelle est ton actualité et quels sont tes projets immédiats ?

P.Z.B : Mes deux derniers livres sont une biographie non autorisée de la chanteuse Courtney Love et un roman The Lazarus Heart qui se déroule dans l’univers de The Crow mais qui n’est pas une novélisation. Sinon, dans les mois qui viennent, je veux voyager dans le monde entier, redécorer ma maison, continuer à recueillir des animaux abandonnés et surtout : vivre le plus longtemps possible.

D.C : Tu seras à Nancy du 16 au 19 avril 1998, dans le cadre du festival GALAXIALES et pour la sortie d’un numéro spécial Brite de la revue Ténèbres. Que penses-tu de la France et de sa tradition fantastique ?

P.Z.B : Je n’ai visité que Paris – une fois, pendant trois jours – et c’était merveilleux, resplendissant et j’en ai pris plein les yeux au point d’en avoir les sens surchargés. J’attends avec impatience de découvrir beaucoup plus de choses de ce pays et de manger encore plus de délicieux petits plats, spécialement des fruits de mer. Mon mari est chef cuisinier et écrit des livres de recettes, j’espère qu’il pourra me rejoindre. En ce qui concerne la littérature française, bien que je ne sache pas s’ils sont considérés comme des fantaisistes, j’aime Baudelaire, Rimbaud, Camus, Colette, Octave Mirbeau, de Maupassant et… Jean-Daniel Brèque, mon traducteur français, dont j’ai publié la première nouvelle en anglais, Stigmata, dans mon anthologie LOVE IN VEIN 2. Malheureusement, je ne suis pas très familière avec les auteurs modernes français parce qu’ils ne sont que très rarement traduits en anglais et que nous, Américains stupides et ignorants, nous ne lisons et ne parlons pas d’autres langues.

 

Nouvelle-Orléans/France – 1/11/97.

Interview inédite.

Traduction : Elton DeBiani.

© Daniel Conrad & Ténèbres.

 

INTERVIEW

 

PHILIPPE GELUCK

 

propos recueillis par Jacques Mercier

 

Philippe Geluck enverra-t-il un jour son " Chat " dans l’espace ? C’est peu probable à la lecture de la rencontre qui suit… Depuis 1978, il a les honneurs du petit écran (" Lollipop ", " Le jeu des dictionnaires ", " Un peu de tout " qui remporte le prix de l’émission la plus drôle à la " Rose d’Or de Montreux "…). Il dessine et expose. En radio, il invente le " Docteur G. répond à vos questions ", qui devient un livre. Il rejoint les albums du " Chat ". Ce personnage qui fait sa première apparition dans le quotidien " Le Soir " en 1983. Les albums se succèdent sans faiblesse d’inspiration : " Le Retour du Chat ", " La Vengeance du Chat ", " Le Chat au Congo " chez Casterman. Mais la science-fiction dans tout ça ?

 

J’ai préféré Alexandre Dumas à Jules Verne.

J.M. : Dans vos premières lectures, retrouve-t-on les Jules Verne, H.G. Wells, les Henri Vernes?

P.G. : Pas du tout ! Je n’ai jamais lu un seul Jules Verne. Je n’ai jamais suivi les traces de Bob Morane. Quand j’ai commencé à lire des romans d’aventures, c’était – après l’inévitable " Club des Cinq " – Alexandre Dumas, puis Boris Vian, dont je trouvais l’univers poético-surréaliste et humoristique fort intéressant.

J.M. : Même pas dans la bande dessinée, qui est proche de votre domaine ?

P.G. : Non ! Je n’ai pas lu " SOS Météores " ou " Le secret de l’Espadon " de E.P. Jacobs. En réalité, ce monde futur rempli de machines ne m’intéresse pas. C’était ça, la S.F. de l’époque : la technique et la machine dominant le monde des mondes… Moi, je suis quelqu’un de concret. Je garde les pieds sur terre.

J.M. : Et Hergé ? Tout de même " Objectif Lune " et " On a marché sur la Lune ", ce n’est pas rien ?

P.G. : C’est vrai. Mais disons que dans le cas de Hergé, son talent m’a sans doute entraîné malgré moi dans la lecture. J’ai suivi Tintin. Bizarrement, j’ai suivi des personnages qui étaient pour moi bien réels, des humains. Alors que dans les autres aventures futuristes, je devais faire confiance à l’inconnu.

L’encyclopédie de l’An 2000.

J.M. : Vous avez eu un premier contact avec ce monde-là, même s’il ne vous attirait pas ?

P.G. : Le seul voyage dans le futur que j’ai eu enfant, ce fut par le biais d’une encyclopédie. Vous voyez comme je me sens à nouveau très concret. C’est une encyclopédie à destination des jeunes, et dont j’ai perdu la trace. Il y avait toute l’imagerie possible de l’an 2000. Comment on se déplacerait, comment on se nourrirait, comment on vivrait… Ce que je trouve rigolo dans ce genre d’ouvrages, c’est que personne ne compare avec la réalité. Car enfin, l’an 2000 on y est, donc on pourrait voir ce qui était juste et ce qui ne l’était pas. La science-fiction, d’après ce que j’en sais, se déroule souvent dans un avenir assez proche. On peut donc vérifier si les projections sont exactes, si tout ça n’est pas vite dépassé ?

J.M. : Mais vous avez peut-être lu de la S.-F. qui n’est pas technique, scientifique… tout simplement une histoire qui se passe plus tard… ?

P.G. : Oui. Je pense à " Malevil " de Robert Merle. C’est même un des livres qui m’a le plus marqué. Mais c’est très invraisemblable. Cela nous touche, c’est très humain. Est-ce à classer dans cette catégorie ? Moi, je n’aime pas trop les étiquettes. Pascale Fonteneau (" La puissance du désordre ") nous expliquait en émission tout le mal qu’il y avait à classer les romans policiers, noirs, thrillers, etc. Je ne collectionne pas. Même les romans de mon ami Frédéric Dard, qui me passionne, je ne les ai pas tous…

2001 Odyssée de l’espace m’a " gonflé "…

J.M. : Je sais que vous êtes un amateur de cinéma. Vous suivez cette actualité. Alors, de ce côté-là non plus, pas d’engouement pour les films de S.-F. ?

P.G. : Puisqu’on parle de cinéma, je reviens sur " Malevil " pour ajouter que j’ai détesté l’adaptation cinématographique, qui ne rendait pas du tout l’ambiance du livre. Mais enfin, c’est très souvent le cas, à de rares exceptions près. Même chose pour " La soupe aux choux ". Vous mettriez ça dans la " science-fiction " ? L’adaptation était nulle. Et quand j’y ai repensé, je me suis fait la remarque que le point commun entre les deux, et qui me gênait, c’était l’acteur Jacques Villeret…

J.M. : " 2001 Odyssée de l’espace ", classique du cinéma tout court, vous avez apprécié ?

P.G. : Le film m’a " gonflé ". C’est à un point tel qu’au début du film, lorsque les singes entourent ce grand parallélépipède et que la musique du film (omniprésente) monte en intensité, j’ai cru que cet objet était un grand baffle musical. Et je me demandais ce qu’il faisait là. Non, à cette époque, j’étais déjà admirateur de Woody Allen et des Monthy Python. Un film comme " La planète des singes ", je n’ai jamais eu envie de le voir. J’en ai vu évidemment des extraits. Même chose pour la " Guerre des étoiles ". Je pense que c’est plus le cinéma américain qui m’ennuie. Les Américains simplifient tout à l’extrême. Et la S.-F. favorise ce manichéisme : les bons et les méchants, avant et après une guerre nucléaire. Cette symbolique est fausse, trop " taillée à la machette "…

J’ignore qui est David Duchovny !

J.M. : Il existe des séries télévisées " cultes " qui évoluent dans le monde de la S.-F. " Star Trek ", " Les Envahisseurs " jusqu’à " X-Files ". Vous les connaissez ?

P.G. : Je lisais l’interview de Juliette Binoche où elle disait qu’elle ne reconnaîtrait pas ces acteurs si elle les croisait dans la rue. Le journaliste l’accusait de snobisme. Eh bien, je suis dans le même cas. Cette série, comme les autres, ne m’attire pas. Je dois vous dire que durant toute mon adolescence nous n’avions pas de poste de télévision à la maison, donc toute cette culture-là, je ne la possède pas. Il y a aussi un aspect esthétique en télévision, comme au cinéma d’ailleurs ; je trouve laids les décors, les costumes et tout ce qu’on invente dans le domaine.

J.M. : De temps en temps, l’humour…

P.G. : Justement, je trouve que l’humour n’est pas présent dans la S.-F. Dans ces histoires, la vie me paraît assez monotone, ennuyeuse. Le rire est rare car il naît de l’échec, de la difficulté, d’un truc qui foire ! Je pense que la S.-F. se prend au sérieux. L’autre jour, je vois mes enfants et quelques-uns de leurs amis regarder un film vidéo de science-fiction. Cela n’en finissait pas. Je passais et repassais près d’eux et l’histoire n’avait pas l’air d’avancer beaucoup… Après un certain temps, je le leur dis et je demande quel est le titre du film. Ils me répondent : " Histoire sans fin ".

J.M. : Autre chose, le monde de la science-fiction c’est un peu celui de la liberté. L’auteur a tous les choix, tout est possible… C’est formidable pour un créateur !

P.G. : Moi, j’aime les contraintes. Dans tout, d’ailleurs. Les limites permettent de rebondir pour les dépasser. Les tabous sont en place pour les transgresser. C’est ça l’intérêt. Dans la liberté, le mouvement est mou, nous entraîne n’importe où. Je trouve cette liberté de création insupportable. On trouve le bonheur parce que le malheur existe, sinon comment le saurait-on ?

La résingle : machine à remonter le temps.

J.M. : Rien n’a grâce à vos yeux ? Et le premier pas de l’homme sur la lune, et la découverte de Mars… ?

P.G. : Mais cela, c’est la réalité, ce n’est pas de la science-fiction ! Ce sont les hommes qui évoluent dans la vie.

J.M. : Vous avez inventé, dans une définition du " Jeu des Dictionnaires ", une machine à remonter le temps…

P.G. : La " Résingle " ? C’est autre chose. À la base, c’est une vision humoristique. Ce sont des gens d’aujourd’hui que j’envoie soit vers le passé, soit vers le futur – parfois proche comme le lendemain. C’est concret, c’est ma culture. Ce sont des variations sur ce que j’aime et que je connais. Le reste est hasardeux, c’est de la prospective.

J.M. : Peu de chances donc de voir " Le Chat " en spationaute ?

P.G. : En effet, mais ce n’est pas impossible… Il en a tant vu, " Le Chat " !

 

Propos recueillis en septembre 1997.

L'actualité de Phillipe Geluck, c'est la sortie du Petit Roger, le troisième tome de son encyclopédie universelle. Retrouvez Phillipe Geluck et le Chat sur www.casterman.be

 

***

 

Jacques Baudou

Par Alain Dartevelle

 

En général reléguée dans des revues et fanzines à tirage plus ou moins limité, la critique SF a cependant quelques rares ouvertures dans la grande presse. Jacques Baudou a cette chance d’exercer ses talents dans le quotidien français " Le Monde ". Qui mieux est, il est en charge de deux rubriques SF : l’une pour le vénérable et vénéré supplément hebdomadaire " Le Monde des Livres " et l’autre pour le plus récent supplément mensuel " Le Monde des Poches ". Avec Jacques Baudou, nous avons tenté de cerner la spécificité de ce type d’intervention critique, plus proche du journalisme que de l’analyse en profondeur, mais cependant essentielle pour faire connaître les littératures de l’imaginaire à un large public de lecteurs. Et dans la foulée, nous l’avons interrogé sur ses nouvelles fonctions de directeur littéraire, puisque c’est sous sa houlette que Serge Lehman publie son cycle FAUST au Fleuve Noir…

Alain DARTEVELLE : Pourriez-vous nous dresser le portrait-robot d’un critique SF au " Monde " ? Vous, en l’occurrence…

Jacques BAUDOU : Je suis né le 10 octobre 1946, ce qui veut dire que je viens de fêter mon demi-siècle. Avant d’en arriver là, j’ai fait des études supérieures, dont une licence en Sciences de la vie, et un doctorat de troisième cycle de Biologie cellulaire. Ensuite, les hasards de l’existence ont fait bifurquer ma carrière. Après un passage en tant qu’assistant de fac, j’ai été engagé comme animateur scientifique par la Maison de la Culture de Reims. À cette époque, l’animateur cinéma venait de se faire virer, et je me suis intéressé à ce domaine tout en suivant une formation au métier d’animateur socio-éducatif. Depuis quelque vingt-cinq ans, je suis animateur spécialisé dans l’audiovisuel pour cette Maison de la Culture.

A.D. : Et votre attirance pour la littérature, dans tout cela ?

J.B. : Elle remonte à bien plus longtemps ! Je lis depuis mon plus jeune âge, et j’ai d’ailleurs appris à lire presque seul, en regardant les journaux, d’après ce que m’ont dit mes parents. J’ai toujours beaucoup lu, avec des genres de prédilection. Très tôt, j’ai lu Conan Doyle et Jules Verne, ce qui fait que les deux mamelles de ma culture littéraire sont le polar et la science-fiction… Le fantastique, je n’y suis venu que vers mes dix-sept, dix-huit ans. Tandis que Verne, et Wells également, m’ont marqué tout gamin. Je garde d’ailleurs dans mes archives un petit carnet que je tenais à l’époque, où je faisais des résumés de tous les romans de Jules Verne !

A.D. : N’était-ce pas un embryon de travail critique, voire une manière de démonter la machinerie littéraire à vos fins personnelles ? N’avez-vous jamais écrit, vous-même ?

J.B. : J’écris des textes de fiction, mais de façon limitée. En guise d’anecdote, quand j’avais une vingtaine d’années, j’ai adressé des nouvelles fantastiques à une revue qui s’appelait " L’Insolite ". Cette revue m’en a sélectionné trois, en a publié un, puis s’est arrêtée. Et j’ai coutume de dire que ma carrière littéraire a été tuée dans l’œuf. N’empêche, j’ai continué à écrire des nouvelles. J’ai eu quelques publications, notamment des nouvelles policières. Et comme beaucoup de gens, je rêve d’écrire un roman. Encore faudrait-il en trouver le temps, et surtout en avoir le talent !

A.D. : Avant de collaborer au journal " Le Monde ", faisiez-vous déjà de la critique ? D’autre part, si on l’identifie à la SF depuis quelques années, votre nom a longtemps été lié à l'univers du polar, me semble-t-il…

J.B. : Je suis un peu étonné qu’on perde de vue qu’auparavant, j’étais le critique SF du " Matin de Paris ", pendant pas mal de temps, et avec un papier chaque semaine. Mais peut-être " Le Matin de Paris " n’avait-il pas une audience suffisante ! En fait, je ne souhaite pas qu’on me traite de spécialiste. S’il est vrai que j’ai dirigé un fanzine consacré au polar, j’ai aussi, pour d’autres revues, orchestré des numéros sur Maurice Renard et sur Tolkien, par exemple. J’ai aussi préparé un numéro jamais paru sur Ron Goulart, un personnage cher à mon cœur. Donc, le polar ne m’a jamais monopolisé, pas plus que la littérature. En même temps, je me suis toujours intéressé au cinéma, comme à la télévision. Il se trouve que quand je suis arrivé au " Monde ", j’ai commencé à écrire des textes pour le supplément télé. D’abord sur des films, puis sur des séries relevant du fantastique, de la SF ou du polar. Quant à mon premier test pour " Le Monde des Livres ", il a été consacré à un livre que je considérais comme un des plus importants de ces dernières années, mais qui ne relevait pas vraiment de la rubrique S-F : " Le Pays du Fou rire ", de Jonathan Carroll. À ce moment, Emmanuel Jouanne tenait cette rubrique. Puis des problèmes, dont j’ignore la nature exacte, sont survenus entre la rédaction et lui. Dès lors, j’ai été approché pour reprendre la chronique de SF. J’ai dit tout de suite que ce qui m’intéressait était d’y inclure le roman d’horreur, qui me paraissait alors le plus riche et innovateur parmi les genres relevant de l’imaginaire. Il se trouve qu’au fil des années, et pour de multiples raisons, éditoriales entre autres, le roman d’horreur a perdu sensiblement de son intérêt et de son pouvoir. J’ai donc traité de plus en plus de SF et de Fantasy, sans exclusive aucune entre ces genres différents.

A.D. : Et quant à vos rapports avec la rédaction du " Monde des Livres " ? N’avez-vous pas l’impression que la rubrique SF est une concession de la littérature générale à un genre marginal ? La rubrique n’intervient-elle pas en guise de " bouche-trou " ? Sa périodicité me semble assez floue…

J.B. : Je ne partage pas cette impression. La rubrique SF est en route depuis très longtemps. Si sa périodicité et son importance ont varié, c’est en raison des modifications de ligne éditoriale ou de maquette. Depuis mon arrivée, il y a eu quatre formules différentes. Dans l’état actuel des choses en tout cas, et depuis plusieurs mois, il y a un ensemble de quatre rubriques calibrées de la même manière : polar, littérature pour la jeunesse, bande dessinée et SF. La périodicité est de l’ordre d’un papier toutes les 4 ou 5 semaines. Toutefois, ce rythme n’est pas intangible. La parution peut être décalée d’une semaine en fonction de l’actualité, ou pour des raisons de surface publicitaire. Ce sont là des contraintes qui s’appliquent à tous les collaborateurs.

A.D. : J’ai été sidéré de découvrir, voici près de deux ans, une page entière du " Monde des Livres " consacrée à la science-fiction, une page où Ayerdahl tenait la vedette. Disposer d’une telle surface rédactionnelle est l’exception, non ?

J.B. : À l'époque, j’avais une page par trimestre, ou à tout le moins trois pages par an. Il était intéressant de construire cette page en jouant sur différents calibrages d’articles. Actuellement, je dispose d’une chronique mensuelle, qui sauf décalage exceptionnel d’une semaine, présente l’avantage de la régularité. J’y parle au minimum de quatre livres. En outre, je bénéficie d’une autre rubrique SF mensuelle, tout à fait régulière celle-là, dans " Le Monde des Poches ", où je chronique un maximum de sept titres.

A.D. : J’ai aussi pu voir votre signature dans une autre publication du " Monde ", un " Dossiers et Documents littéraires " de juillet 1995, consacré à la science-fiction…

J.B. : Je n’en ai écrit que la présentation générale. Ce genre de publication, essentiellement destiné aux enseignants et aux étudiants, se compose en fait d’une recension d’anciens articles du " Monde ", dont le rassemblement permet de dresser une sorte de panorama du genre.

A.D. : Dans votre introduction, vous parliez d’un certain renouveau de la science-fiction française. Noms à l’appui – Ayerdahl, Bordage, Genefort, Lehman, vous souligniez un retour du sens du romanesque.

J.B. : J’ai le sentiment qu’on assiste à un retour en force de la SF, avec des ouvrages originaux, qui ne perdent pas de vue non plus une qualité à laquelle je tiens beaucoup : la lisibilité. J’ai bien connu les différentes périodes de la SF française, et ce qu’on produit actuellement s’en détache de façon très claire. Si l’on remonte à la vague post-soixante-huitarde, je caricaturerai à peine en disant que les romans étaient proches des tracts politiques. C’est frappant si vous relisez les anciens numéros d’" Alerte ! ", et les bouquins de chez Kesselring. Quant à moi, j’ai fait mai 1968, et je n’ai pas de leçons à recevoir de qui que ce soit. Mais je suis absolument terrifié lorsque je lis une glorification de la bande à Baader. C’est une imbécillité sur le plan politique, comme sur tous les plans d’ailleurs. Or il se fait qu’on en arrivait là, dans la SF française ! Un délire absolu…

Ce qui n’empêche que – et je suis le premier à le reconnaître –, la SF a un rôle essentiel à jouer en tant qu’outil de critique sociale. De ce point de vue, j’ai été enthousiasmé par " La Parabole du Semeur ", le roman d’Octavia E. Butler récemment publié chez J’ai Lu.

A.D. : Il y a aussi un reproche latent que vous semblez adresser à une certaine SF française, et qui est le formalisme. Ainsi à propos du groupe " Limite " dans les années 80…

J.B. : En effet, il y a eu une époque où l’on se regardait beaucoup écrire. Attention, tout n’était pas inintéressant, dans ces publications ! Mais il ne faut pas qu’il arrive à la science-fiction ce qui est arrivé à la littérature générale. Prenez le nouveau roman, par exemple. Qu’en reste-t-il en 1996 ? Il ne faut pas que les auteurs perdent de vue ce qu’est la littérature. Bien sûr, il y a des travaux de laboratoire enrichissants. Il suffit de lire " Si par une nuit un voyageur " d’Italo Calvino, ou encore " La Vie mode d’emploi " de Georges Perec. Encore de tels romans ne sont-ils absolument pas hermétiques, mais au service d’une extraordinaire lisibilité du texte. Perec disait d’ailleurs, à propos de " La Vie mode d’emploi ", qu’il essayait d’y renouer avec la formidable qualité de narration qu’on trouve chez Dumas et chez Jules Verne. Ce sont là des exemples positifs. Mais la plupart du temps, de telles recherches donnent des ouvrages qu’on pourrait qualifier d’évitables. Et j’ai un peu l’impression que la SF française s’est, un moment, égarée dans ce type de recherche vaine.

A.D. : Emmanuel Jouanne avait introduit une distinction un peu forcée peut-être, où il relevait les littératurants – ceux qui publiaient chez Denoël, en gros – et les raconteurs d’histoires qu’on trouvait chez J’ai Lu et au Fleuve…

J.B. : Eh bien, s’il faut choisir, je me situe dans le camp des raconteurs d’histoires. En ce sens que ma grande référence littéraire, c’est Stevenson. Pour moi, le grand roman de l’histoire du roman, c’est " Le Maître de Ballantrae ". Et contrairement à ce qu’on croit, c’est Henri James qui écrivait à Stevenson en l’appelant Maître, pas l’inverse. C’est assez curieux, mais j’ai eu une discussion similaire avec Dan Simmons, lorsque je l’ai interviewé pour " Le Monde ". Il me disait que pour lui, la littérature se sépare entre la lignée de Stevenson, et celle de James. Et que ce qui l’intéresserait serait de réunir les deux. Dans la littérature française, il me semble que la dichotomie est nettement prononcée, et que les passerelles sont relativement rares entre les deux tendances.

Tous genres confondus – car je ne lis pas que de la SF –, les raconteurs d’histoires sont pour moi des gens tels que Blaise Cendrars, Pierre Mac Orlan, André Dhotel, Henri Bosco et Jean Giono. En science-fiction, ma prédilection va vers des auteurs qui ont un même sens de l’histoire. J’ajoute d’emblée que je me suis fixé pour règle de ne jamais parler d’un livre que je n’aime pas. D’abord parce que je dispose de peu de place, ne fût-ce que pour défendre les livres que j’apprécie. Ensuite, parce qu’il est assez facile de démolir un roman. Alors qu’un livre qu’on n’aime pas représente des enjeux importants pour son auteur. Je l’ai fait une fois, et je l’ai bien regretté, d’autant que je m’étais livré à une critique argumentée, et que par la suite, j’ai appris que le livre avait été réécrit plusieurs fois de suite ! Notez que plus tard, j’ai eu l’occasion de me rattraper avec le livre suivant de cet auteur, qui me plaisait davantage.

Bref, j’essaie de me tenir à une critique positive, sur base des titres qui me tiennent à cœur. D’autant que mes critiques ne représentent qu’une opinion : la mienne. Et s’il est vrai que ma collaboration au " Monde " me donne une parcelle de pouvoir, je dois en user avec une prudence d’autant plus grande.

Cela dit, je fais de la critique journalistique, et non pas universitaire. Je rends compte de l’actualité, des nouvelles collections et de la variété de la production. Je ne peux pas tout lire, et je dois faire des sélections. Il y a des auteurs intéressants dont je ne parle pas tout de suite, en fonction des contingences, quitte à en parler un peu plus tard. Mon attitude consiste très modestement à tenter de faire des choix de cœur parmi la masse des livres publiés.

 

A.D. : Au fait, que pensez-vous de Maurice Dantec, nouvelle étoile de la SF avec son roman " Les Racines du Mal ", paradoxalement publié à la Série Noire ?

J.B. : Maurice Dantec me laisse perplexe. Je ne suis pas sûr que la transplantation du polar en SF soit une recette imparable. Le phénomène Dantec est assez amusant. Au Grand Prix de l’imaginaire, il y a deux ans, j’ai voté pour " Dernière station avant Jérusalem " de Demouzon, qui me semblait une sorte de pépite. On m’a alors reproché de défendre les auteurs de polar qui font de la science-fiction. Et voilà que l’année suivante, Dantec décroche le prix ! Attention, je ne suis pas contre les hybridations, mais il me semble que dans ce cas, l’enthousiasme est quelque peu exagéré. Cela dit, des gens que j’estime beaucoup, comme Jacques Chambon, apprécient grandement son bouquin, et une fois encore, chacun est libre de son opinion…

A.D. : Si l’on songe à la grande époque de " Fiction ", il était frappant de constater que les rubriques littéraires donnaient lieu à des réactions passionnées de lecteurs, au point de présider à de véritables débats. Dans les fanzines également, il n’est pas rare que les articles suscitent des controverses. Quand on est critique SF au " Monde ", est-ce qu’il y a des retours semblables ?

J.B. : Il y a peu de retour. J’ai bien reçu l’une ou l’autre lettre de lecteur. L’un d’entre eux, notamment, me traînait dans la boue parce que j’avais fait un article sur " Hypérion ". Il me disait qu’" Hypérion " ne valait rien, et que je ferais mieux de parler des bouquins de Pierre Bordage. C’est vrai que je n’ai pas parlé du cycle des " Guerriers du silence ", auquel je trouvais d’incontestables qualités, mais qui suscitait un certain nombre de réserves de ma part. Pour ne rien cacher, j’en trouvais la prolificité un peu vaine et gratuite. Mais depuis, " Wang " a levé toutes mes réticences, et je lui ai consacré un article enthousiaste… En réalité, les principales réactions me viennent des auteurs. Il se fait que je n’appartiens pas au milieu de la science-fiction, ce qui est un avantage en ce sens que ça me laisse les mains libres. Et parfois, un de mes articles me permet d’entrer en contact avec un auteur, étant entendu que pour les gens qui me semblent particulièrement importants – ainsi Ayerdahl ou Serge Lehman – c’est moi qui fais la démarche.

J’aimerais toutefois ajouter qu’il ne faut pas s’abuser sur l’impact d’un article. C’est rarement un papier seul qui décide des ventes. Un exemple frappant est la sortie de " L’Échiquier du Mal ", de Dan Simmons. Il y a eu, sur une quinzaine de jours, un papier dans " Le Nouvel Obs ", un dans " Le Monde " et un dans " Libération ", des articles argumentés et de surcroît enthousiastes. Seule la conjonction des réactions critiques est déterminante pour les ventes. Un article isolé dans " Le Monde " a une influence beaucoup plus limitée, perceptible au niveau des attachées de presse : des journalistes d’autres supports demandent le livre afin d’en rendre compte eux-mêmes.

A.D. : On assiste actuellement à une véritable efflorescence de revues SF et fantastique. Alors que " Phénix " continuait sur sa lancée, on a vu apparaître " Bifrost ", " Cyberdreams ", " Show Effroi ", " Ozone ", " Galaxies "…. Après le grand vide laissé par " Fiction ", que pensez-vous de ce renouveau ?

J.B. : J’ai vécu un phénomène similaire au niveau du roman policier. Dans les années soixante-dix, le roman policier est tombé dans le trou, poussé par la vague du roman d’espionnage puis celle de la science-fiction. Puis de petits groupes se sont constitués, comme l’Oulipopo (Ouvroir de littérature potentielle policière) et " 813 ". Des fanzines, des revues sont apparues, comme " Enigmatika " ou " Les Amis du Crime ". Et petit à petit, l’audience du roman policier s’est répercutée au niveau des Éditeurs. De nouvelles collections ont été créées, d’autres ont réapparu. Et il me semble qu’en ce moment de la science-fiction, on va dans la même direction : Pocket va lancer une collection grand format, la collection Rivages est très intéressante, avec des choix très ouverts. Ce que fait Chambon avec ses collections " Présences ", " Présence du Futur " et " Présence du Fantastique " est tout à fait remarquable. La manière dont la collection de Gérard Klein pour Laffont, " Ailleurs et Demain ", a été relancée par le succès d’" Hypérion ", et le travail de Klein au Livre de Poche, où il essaie de reconstituer une bibliothèque de base de la SF… La qualité des choix éditoriaux de J’ai Lu, avec des auteurs et des livres dont on ne peut pas dire qu’ils soient pré-vendus : Octavia E. Butler, James Morrow, Connie Willis, le " Sexomorphose " d’Ayerdahl… Tout cela témoigne d’un bouillonnement prometteur, alors même que de nouveaux auteurs apparaissent aux États-Unis, comme Jablokov. Même hors de la science-fiction, d’ailleurs, les choses bougent. Ainsi dans le roman d’horreur : l’évolution littéraire de King et celle de Peter Straub, un écrivain d’un sacré calibre… Je m’intéresse aussi à la Fantasy, où apparaissent de temps à autre des auteurs majeurs : Robert Holdstock, Jonathan Carroll, James Blaylock. Le Lisa Goldstein publié chez Rivages est également remarquable… Et puis, je suis attentif à ce qui peut survenir du côté français et francophone, en me disant qu’il faut absolument encourager l’innovation, sans pour autant s’enflammer exagérément sur un premier livre…

A.D. : Depuis un an environ, et tout en poursuivant vos activités de critique SF, vous avez des responsabilités éditoriales au Fleuve Noir, où vous dirigez la série FAUST de Serge LEHMAN. Comment concevez-vous votre rôle de directeur littéraire ?

JB. : La direction littéraire de la série FAUST m’est revenue à la suite d’un concours de circonstances trop long à détailler : j’ai aimé le projet pour son caractère de critique sociale pointue et pour son ambition romanesque, pour le mélange des genres aussi que se proposait Serge. Et j’ai aimé l’auteur et sa façon d’envisager notre collaboration. À dire vrai, je me sens fort peu " directeur ", mais plutôt un lecteur privilégié qui a un rôle de conseil. Avec un écrivain aussi conscient de son travail que Serge, c’est une tâche simple !

A.D. : Quelle est selon vous la spécificité de Serge Lehman, par rapport à la mouvance des nouveaux auteurs français (Ayerdahl, Dantec, Genefort, etc.) ?

J.B. : Question compliquée et un peu " prématurée " : Serge a encore peu d’œuvres romanesques à son actif, et son talent est sans aucun doute plus protéiforme que ce que nous pouvons pour l’instant apprécier. C’est un nouvelliste de très grand talent, sans doute le meilleur en France actuellement… C’est un auteur qui a une vision théorique très réfléchie de ce vers quoi la SF francophone doit aller, les territoires qu’elle doit explorer pour avoir une chance d’exister face à la SF anglo-saxonne. Et qui sait que, si elle doit déployer tous les fastes du romanesque, toutes ses séductions pour avoir une chance de conquérir un lectorat, elle ne peut le faire qu’en proposant des lectures à différents niveaux, dont certains d’une grande subtilité et complexité. C’est sans aucun doute " L’intellectuel de la SF française ".

A.D. : Envisagez-vous de publier d’autres auteurs français ?

J.B. : Non. FAUST est un " accident ", et le restera tant que j’exercerai la fonction de critique au " Monde ".

 

 

(Propos recueillis en avril 1997)

 

***

Pierre Bordage

par Guy Astic

 

Auteur célébré pour son triptyque Les Guerriers du Silence (aux très belles éditions de L’Atalante), Pierre Bordage double la mise avec la saga Wang (chez le même éditeur). Déjà détenteur du Grand Prix de l’Imaginaire, des prix Julia Verlanger et Cosmos 2000, voilà qu’il rafle en octobre 1997 le tout nouveau Prix de la Tour Eiffel pour les deux volumes de Wang. Créé par Jacqueline Nebout, présidente de la Société Nouvelle d’exploitation de la Tour Eiffel, et composé d’un jury de 30 personnes, ce prix est confortablement doté (100 000 F !). De quoi donner le sourire à l’écrivain que nous avons rencontré au lendemain de cette récompense. Un auteur d’une grande sensibilité qui nous en dit plus sur lui-même et sur sa création originale…

 

G. Astic : Une question de circonstance d’abord. Hier, on vous a décerné le Prix Tour Eiffel. Que représente-t-il pour vous ? Est-ce une consécration ?

P. Bordage : Une consécration, sûrement pas. Il y a eu déjà des prix, et c’est plutôt un encouragement à poursuivre. C’est une forme de reconnaissance aussi pour le travail de L’Atalante [maison d’édition nantaise]. Cela me pousse à aller de l’avant encore plus. Le travail d’écrivain, c’est un travail de solitaire et il est vrai que, lorsqu’on a quelques jalons comme ça sur le chemin, on se dit que ça avance peut-être dans le bon sens, donc il faut continuer.

G.A. : À tout nouveau lauréat la sempiternelle demande à laquelle vous n’échapperez pas : pouvez-vous vous présenter et expliquer votre parcours personnel et littéraire ?

P.B. : J’ai la quarantaine, une maîtrise de lettres en poche. À l’Université, j’ai découvert la science-fiction et le plaisir d’écrire, puisqu’il y avait un atelier de création littéraire. Avant d’écrire, quelques boulots. Et puis je me suis remis à écrire en 1986-1987 : c’étaient Les Guerriers du silence. Ensuite, j’ai de nouveau dû travailler, parce que je n’ai trouvé personne pour éditer ce livre. De fil en aiguille, j’ai trouvé les éditions de L’Atalante. Parallèlement à cela, il y a eu les Presses de la Cité qui m’ont permis de faire une série [Rohel le Conquérant, 14 tomes, Vaugirard], importante pour moi parce qu’elle m’a aidé à me structurer en tant qu’écrivain. Depuis trois ans maintenant, je ne me consacre qu’à l’écriture.

G.A. : Comment et où vous situez-vous en tant qu’auteur français de S.-F. ? Le fait même que vous soyez édité chez L’Atalante alors que la plupart le sont chez J’ai Lu, au Fleuve, etc., comment le percevez-vous ?

P.B. : Il est difficile de définir une place. Je crois que L’Atalante m’a pris, selon les propos de son directeur, parce qu’ils ont aimé l’idée de souffle, c’est-à-dire l’idée d’une grande saga épique. Je me revendique assez facilement de la littérature héroïque, une littérature également initiatique.

Le terme de science-fiction m’a toujours gêné parce que je ne suis pas du tout un scientifique, contrairement à Serge Lehman qui se base sur la science pour écrire. Je me situe plus dans une lignée de littérature mythologique ou héroïque. La science est un excellent moyen d’explorer le réel, d’explorer l’univers, mais ce n’est pas le seul. C’est pourquoi je trouve le terme un peu réducteur, car même dans un roman de S.-F., on fait appel à un tas de données qui ne sont pas du tout scientifiques ou très mal maîtrisées par la science (la psychologie, la sociologie, toutes les sciences dites inexactes).

J’essaye, avec les apports de la science moderne, de retrouver l’essence des mythes, la place de l’homme dans cet univers et celle du sens.

 

G.A. : Votre prédilection pour les mythes et leur mise en œuvre me font penser aux réalisations de Philip José Farmer, à sa saga autour du fleuve…

P.B. : Oui, Le Monde du fleuve. Probablement que Farmer m’a influencé, parce que c’est un auteur que j’ai découvert à l’université. Je pense à d’autres aussi : Herbert avec Dune, Heinlein – surtout En terre étrangère, un livre qui m’a marqué ; actuellement, il y a un auteur avec lequel je me sens des affinités, c’est Orson Scott Card. Il a une préoccupation religieuse et philosophique permanente dans son œuvre et, finalement, c’est quelque chose qui me parle beaucoup… je me situerais plutôt dans cette lignée-là.

G.A. : Le cinéma laisse-t-il aussi des empreintes dans votre écriture ?

P.B. : Probablement aussi. La science-fiction est une littérature d’images et on est nourri d’images. Le film qui m’a fait la plus forte impression en tant que spectateur, c’est la trilogie Star Wars. Il y avait là une vision, un souffle, qui était derrière cette imagerie – forcenée même par moments. Je ressentais très profondément cette tentative de replacer l’homme dans son univers, avec le côté initiatique.

G.A. : Quels sont vos projets en tant qu’écrivain ou autre ? Songez-vous à travailler, après toutes ces récompenses, à quelque chose de différent ?

P.B. : Je le dis souvent : ce qui commande chez moi, c’est le sujet. Si le sujet exige du souffle, je le laisse aller dans ce sens. Mais, des sujets que j’ai envie d’explorer ne sont pas du tout du même ordre. Cela va déboucher sur des essais en littérature générale. Déjà Wang était différent des Guerriers du silence, puisque c’était une anticipation par rapport à un space opera. Je ne m’interdis aucune forme d’exploration de l’écriture. Je resterai toujours un pied dans la science-fiction, parce que j’aime cette possibilité de dépassement qu’offre la SF, par les projections lointaines dans l’espace et dans le temps. Ce côté-là, je l’adore, je le garde, mais j’ai envie d’explorer d’autres voies.

G.A. : Pouvez-vous résumer Wang (Les Portes d’Occident, Les Aigles d’Orient) ?

P.B. : On a un monde occidental refermé sur lui-même, comprenant l’Europe occidentale et le continent nord-américain. Ce monde a créé une barrière infranchissable (dix km de haut, dix km de profondeur). À l’extérieur vit le second monde représenté par plusieurs nations : la grande République sino-russe, la grande Nation de l’Islam, l’Amérique du sud – une sorte de continent livré à lui-même. Le livre raconte l’histoire d’un héros chinois déporté en Pologne, suite à des mouvements massifs de troupes qui se sont écrasées sur le Rideau électromagnétique. Vivant sous la coupe des néo-triades (des mafias mongoles locales), Wang doit fuir, quitter sa grand-mère qui lui a enseigné l’art (le tao) de la survie, et passer en Occident, qui de temps en temps ouvre des portes pour accueillir des flots d’immigrés [d’où le titre du premier tome]. Wang découvre l’Occident de l’intérieur, cet Occident au sujet duquel de nombreuses légendes circulent. Par la suite, à l’intérieur du continent, il est sélectionné dans une armée pour participer à des jeux uchroniques, c’est-à-dire des reconstitutions des batailles du passé. En fait, les nations occidentales se servent de ces jeux uchroniques pour résoudre leurs querelles et leur désir de prédominance. Or, Wang, animé par le tao de la survie, échappe totalement au contrôle de son stratège (français) et lui permet d’ailleurs de remporter les défis.

G.A. : À propos du tao de la survie, cela fait de Wang un personnage de roman initiatique…

P.B. : Complètement. Il y a une mutation du héros. Dans le premier tome, il est dans le tao de la survie, il est l’agent d’une force sous-jacente – surtout développée dans le second tome, un groupe d’hommes hybrides qui tentent d’échapper au continent. Par la suite, passant au tao de la vie, le but de Wang sera d’abaisser le rideau électromagnétique et de neutraliser les satellites de surveillance pour permettre à cette communauté de mutants de partir pour fonder une nouvelle civilisation.

G.A. : Pourquoi avoir choisi Wang, un Chinois ?

P.B. : Question d’affinité et de logique. Pour un immigré qui découvre l’Occident, il fallait forcément que je prenne un non-Européen.

G.A. : Pour écrire ce roman où vous mettez en scène des batailles énormes, Jeux uchroniques obligent, vous êtes-vous intéressé de près à la stratégie militaire ?

P.B. : J’ai voulu le faire, mais je ne l’ai pas fait.

G.A. : Tout vient de l’imaginaire ?

P.B. : En grande partie. Je me suis astreint à être très précis sur l’habillement, sur les costumes, sur l’armement. Comme je me suis intéressé à un héros qui est chaotique – finalement il déjoue toutes les manœuvres, je n’ai pas eu recours à des plans précis de bataille, seulement des manœuvres classiques.

G.A. : Comment vous est venue l’idée d’utiliser des grandes batailles de l’Histoire ?

P.B. : C’est l’idée de base du roman. Elle s’est construite sur des jeux stratégiques qui se serviraient d’individus. Si on remplaçait des pièces du jeu d’échec par des humains, qu’est-ce que cela donnerait? Si on les faisait s’entre-tuer, quelles seraient les règles ? Pourrait-on maîtriser le jeu ? Tout l’univers de Wang s’est structuré autour de cette idée.

G.A. : Votre roman est-il alors à l’image de notre monde actuel ? Se veut-il référentiel, notamment en regard du duel France/États-Unis (pour la suprématie linguistique et économique) ?

P.B. : C’est assez évident. Au départ, je n’avais aucune théorie. Ce qui est amusant, le roman est parti de cet univers de jeu. La question se posait ensuite : qui allait être utilisé comme guerriers ? Qui accepterait de devenir des soldats de guerres inutiles en fin de compte, uniquement pour une primauté stratégique, sinon des émigrés ou des esclaves? Tout s’est bâti sur le socle actuel : d’un côté, les mondes riches, de l’autre tous les mondes des exclus et qu’on fait rêver par cette espèce d’Eldorado occidental qui n’existe pas en réalité.

G.A. : Quels sont vos thèmes récurrents ?

P.B. : Un des thèmes forts, qu’on retrouve à la fois dans Les Guerriers du silence et dans Wang, peut se résumer en ces termes : si l’être humain, seul, va au bout de lui-même, il a de grandes chances de mettre en échec tout un tas de stratégies, parce qu’il devient un élément perturbateur incontrôlable. Dans le cas de Tixu Oty, c’est l’amour qui le fait agir ; dans le cas de Wang, c’est la grand-mère et la nécessité de survie.

G.A. : Que conseilleriez-vous aux jeunes auteurs ?

P.B. : Je ferai une réponse en rapport avec mes héros. Qu’ils aillent au bout d’eux-mêmes. Il faut se laisser entraîner par son propre flot et ne pas hésiter à se jeter totalement dedans. En étant le plus collé à ses préoccupations. Ça veut dire ne pas hésiter à s’exposer, à mettre sur la table et dans les mots tout ce qu’on a sur le cœur.

J’ai eu de la chance, d’une certaine manière, quand j’ai débuté. Je ne suis pas un spécialiste de la S.-F. Donc, je n’avais aucun a priori ; je ne me suis donné aucun blocage. Je suis allé au bout de mon idée et ça a fini par payer.

G.A. : Existe-t-il un projet de traduction, aux États-Unis par exemple ?

P.B. : J’ai un ami américain qui s’y essaie. Il a traduit quelques chapitres des Guerriers du silence. Par internet, il tente de contacter des agents américains. C’est assez compliqué, cela suit son cours.

Parallèlement, j’ai le projet de faire une novélisation d’un jeu CD-rom qui s’appelle Atlantis. C’est un projet prioritaire : l’intérêt est que la novélisation sera immédiatement traduite.

G.A. : D’autres projets ?

P.B. : Une fantasy que j’ai commencée pour J’ai Lu. Un space opera prévu pour L’Atalante au printemps. Et un roman de littérature générale que je vais mettre en route cet hiver. J’ai en fait six projets, dont quatre sont pratiquement formalisés. De quoi faire et voir venir…

 

Entretien recueilli le samedi 11 octobre 1997, au Cyber-Fiction de Cannes.

 

 

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JACQUES CHAMBON

 

propos recueillis par Alain Dartevelle

 

Cela fait exactement dix ans que Jacques CHAMBON préside aux destinées de Présence du Futur, la prestigieuse collection de science-fiction des Éditions Denoël. Non content de mener une politique éditoriale visant un public plus large, ce professeur de Lettres au passé de critique et de concepteur d’anthologies (pour Opta, Casterman et Pocket, entre autres) a créé les collections Présence du Fantastique et Présences. Et parallèlement à son travail en science-fiction, Jacques CHAMBON assure depuis cinq ans la direction de Sueurs Froides, la collection Polar de ces mêmes Éditions Denoël. Beaucoup pour un seul homme qui de-ci de-là, trouve aussi le temps d’écrire des fictions. Conversation entre bilan et perspectives.

 Alain DARTEVELLE : À votre arrivée chez Denoël voici dix ans, vous aviez déjà accompli un travail considérable en tant que critique et anthologiste. Pourriez-vous retracer ce parcours ?

Jacques CHAMBON : Encore ces activités étaient-elles restées un peu marginales par rapport à mon occupation principale, soit une fonction de professeur de Lettres dans des instituts ou universités à l’étranger. Je suis agrégé de Lettres, et j’ai professé successivement en Angleterre, au Liban, puis à nouveau en Angleterre et ensuite en Italie, tout cela sur une période de dix-sept ans. Cette profession me laissait cependant suffisamment de temps pour la science-fiction.

 

A.D. : Vous avez collaboré à Fiction, je pense…

Cela, c’était bien antérieur encore, à travers le fandom. À l'époque, je terminais mes études à Clermont-Ferrand, et avec Jean-Pierre Fontana, nous avions créé le fanzine Mercury, qui avait fait un peu parler de lui, au vu de ses ambitions. À chaque parution de Mercury, nous en envoyions un exemplaire à Alain Dorémieux. Et le hasard a fait que Jacques Goimard, qui devait rendre à Dorémieux un article sur le Jodelle de Guy Pellaert, n’a pas pu le faire par je ne sais quel concours de circonstances. Dorémieux m’a alors demandé d’utiliser un papier que j’avais fait dans Mercury sur ce sujet, ce qui m’a mis le pied à l’étrier…

 

A.D. : Cependant, pour le grand public, vos activités de critique sont surtout connues au travers de votre collaboration au Magazine littéraire.

J.C. : C’est exact. J’y ai succédé à Antoine Griset qui avait abandonné cette rubrique pour des activités de gestionnaire au Monde. Là aussi, le hasard et un problème de bouclage ont joué en ma faveur : Antoine Griset, ne pouvant remettre son article à temps, avait proposé qu’on fasse appel à moi. Autrement dit, une fois de plus, je jouais les doublures…

 

A.D. : Il m’a semblé que votre rubrique S-F pour Le Magazine littéraire sortait de l’ordinaire, du fait de votre volonté de rencontrer les auteurs dont vous parliez…

J.C. : Cela m’est arrivé, mais il n’y avait là rien de systématique. Je terminais alors mon séjour en Angleterre, avant de partir pour l’Italie. Certains auteurs, tels Thomas Disch et Robert Sheckley, étaient pratiquement mes voisins, et j’ai donc eu l’occasion de les rencontrer. Mais ce qui m’intéressait surtout était, non pas de faire le simple compte rendu d’un livre, mais celui de plusieurs livres qui me semblaient refléter une préoccupation de l’époque, " l’homme-plus " par exemple.

 

A.D. : On pourrait aussi parler de vos anthologies.

J.C. : J’ai commencé chez Opta avec une anthologie intitulée Nouveaux mondes de la science-fiction, centrée sur le mouvement dit de la "speculative fiction", avec des auteurs tels que Harlan Ellison – j’avais notamment choisi sa fameuse nouvelle " A boy and his dog " – ou John Sladek. Je m’entendais bien avec Dorémieux, qui a d’ailleurs accompagné une grande partie de mon parcours, telle une ombre tutélaire. Lui-même travaillait à Casterman en tant qu’anthologiste, et il m’a permis d’en faire cinq ou six pour cette maison. J’ai ensuite travaillé pour la collection " Dimensions ", où j’ai fait une des premières anthologies originales de Silverberg (Trips) reprise maintes et maintes fois en livre de poche depuis lors. J’ai également fait plusieurs Livres d’Or, pour la série dirigée par Jacques Goimard. Il s’agissait de présenter un auteur à travers ses nouvelles. J’ai orchestré un Vance, un Farmer et un Bester, et j’avais en projet un Ellison lorsque la collection s’est arrêtée.

 

A.D. : Ensuite, de retour en France en 1986, vous entrez chez Denoël en tant que directeur littéraire de Présence du Futur. Cela n’a pas dû être chose aisée de succéder à une personnalité telle qu’Elisabeth Gille…

J.C. : D’autant que si je partageais certains de ses goûts et admirais, toute amitié mise à part, son travail, il en était d’autres sur lesquels je me sentais plus réservé. Ainsi de cet encouragement d’une science-fiction française extrêmement littéraire, qui tentait ou rêvait d’élargir le public de la SF en y amenant les gens de la littérature générale. Il me semblait que c’était une naïveté, sinon une erreur. J’ai toujours pensé que cette manière de sensibiliser le public littéraire à la SF n’était pas très efficace. Cela aurait dénaturé la SF, dont on sait que le charme tient en grande partie à son côté quelque peu marginal, underground. Hier, j’entendais Dan Simmons expliquer que cela ne le dérangeait pas du tout si les milieux scolaires et universitaires, à quelques professeurs près, continuaient à tenir la SF à distance, avec une sorte de mépris. Cela le dérangeait d’autant moins que malgré, ou par suite de cette attitude, les élèves se tournaient en grand nombre vers la SF. Ce dont Dan Simmons fait son miel, c’est l’image d’un élève dissimulant un roman de SF entre les pages de Madame Bovary !

 

A.D. : Dans cette optique, comment vous êtes-vous démarqué de la politique éditoriale d’Elisabeth Gille ?

J.C. : En réalité, je ne crois pas avoir eu beaucoup d’efforts à fournir. Les auteurs eux-mêmes ont très rapidement compris qu’ils étaient plus ou moins dans une impasse.

 

A.D. : Cependant, n’était-ce pas sous votre direction que le groupe Limite a publié son recueil "Malgré le Monde" ?

J.C. : Précisément. Mais cela faisait partie de l’héritage d’Elisabeth Gille. Elle avait initié toute une série de projets que j’ai été tenu de concrétiser, sans me faire tirer l’oreille d’ailleurs, car tous ces auteurs étaient quand même des gens éminemment sympathiques et talentueux. Le problème, c’est que le projet de Limite n’a pas rencontré de succès commercial, et des auteurs comme Jacques Barberi se sont bien rendu compte qu’ils devraient reconsidérer leur position. Volodine, lui, a carrément quitté la science-fiction. Ma position personnelle consistait à retenir des textes qui, tout en ayant une ambition littéraire, ne négligeaient pas l’histoire et renouaient avec le charme de la littérature populaire. Mais l’influence d’Elisabeth Gille a quand même duré deux ou trois ans. Cela dit, je n’ai pas renié tous ses choix : elle avait déjà publié John Varley, et acheté les premiers titres des cyberpunks, une orientation que j’ai amplifiée parce qu’elle me correspondait. Moi-même, j’ai parfois fais le choix d’une SF un peu difficile, comme le fantasmatique "Entrefer" de Iain Banks, qui a néanmoins bien marché. Petit à petit, j’ai publié des auteurs plus populaires, qu’ils soient anglo-saxons (dont Norman Spinrad et Robert Silverberg, qui, curieusement, n’étaient pas au catalogue de PdF) ou français. J’ai ainsi fait revenir Brussolo à Présence du Futur. Barberi a continué à publier, jusqu’à ce qu’il ait des ouvertures du côté de la télévision. La même chose s’est passée pour Joël Houssin, absent jusque-là de la collection, et dont les livres "Argentine" et "Le Temps du twist" se sont bien vendus et ont fait l’objet de diverses récompenses, par exemple le Prix Apollo pour "Argentine".

 

A.D. : Une autre marque très importante de votre travail chez Denoël est la création de la nouvelle collection Présence du Fantastique, en miroir à Présence du Futur. Puis celle de Présences, qui délaissait le poche pour le " hard cover ".

J.C. : Les premiers volumes de Présence du Fantastique sont sortis début 1990, et la création de cette collection s’est faite sur la constatation que depuis un peu plus d’un an (on vivait alors la grande résurgence du fantastique aux États-Unis), je recevais des livres que je trouvais excellents, mais qui ne trouvaient pas leur place dans une collection de SF. J’en ai eu assez de refuser de tels livres, que j’aimais et que j’avais envie de défendre. Après discussion avec le directeur de la maison, Henry Marcellin, nous sommes tombés d’accord sur la création de Présence du Fantastique, petite sœur de Présence du Futur. Nous avons commencé prudemment, à raison de sept à dix titres par an, et nous conservons cette prudence…

A.D. : Avec, incrustée dans celle collection, la suite d’anthologies d’Alain Dorémieux, Territoires de l’Inquiétude.

J.C. : Il y a eu une double incrustation. D’abord celle d’auteurs qui par ailleurs écrivaient de la science-fiction : Brussolo, Scott Baker, Gene Wolfe, Lucius Sheppard… Ensuite la série d’anthologies elle-même, qui se voulait un panorama du fantastique moderne, en train de se faire. Territoires de l’Inquiétude a duré sept années et neuf numéros. Le problème est qu’une érosion du lectorat s’est produite, entre autres suite au fait que nous n’avons pas pu tenir le rythme de publication. On avait commencé avec 3 numéros la première année, puis 2 les années suivantes. Ensuite, les intervalles sont devenus plus longs. Or, quand une anthologie de ce type – en fait, proche de la revue – finit par paraître de façon aléatoire, les lecteurs l’oublient ou croient qu’elle est morte. Ce qui nous a forcés à conquérir un nouveau public à chaque parution. Pour les derniers numéros, on n’a plus dépassé le chiffre de 1 500 à 17OO ventes, qui est nettement insuffisant en termes de rentabilité. De sorte que si un dixième numéro paraît, ce sera certainement le dernier.

 

A.D. : Quant à la collection Présence du Fantastique proprement dite, est-elle viable ?

J.C. : Tout à fait. D’autant plus viable que désormais, les titres parus en Présences sont repris soit en Présence du Futur, soit en Présence du Fantastique, pour une exploitation au format de poche. Cela contribue à la stabilité financière de l’ensemble.

 

A.D. : Précisément, comment est née la collection Présences ? À l'époque de sa création, il y avait bon nombre de grosses briques américaines que d’autres éditeurs mettaient sur le marché, et qui s’adressaient directement au public le plus large. Je présume que la création de Présences a correspondu, dans cette même ligne, à une volonté de déborder le territoire trop circonscrit de la SF et du fantastique…

J.C. : Exactement. L’idée était, par ce que j’appellerais une SF ou un fantastique " soft ", de toucher un public plus important. Les enquêtes de lectorat révélaient d’ailleurs que pas mal de gens ne demandaient pas mieux que de lire de la science-fiction ou du fantastique, mais à la condition que la tâche ne leur soit pas rendue trop ardue par la nécessité d’une connaissance préalable des codes, parfois complexes, inhérents à ces genres. Dans mes premiers choix, la démarche était manifeste : il s’agissait de textes dans lesquels on entrait sans aucun problème, et dans le cours duquel les décrochages et décalages ne se faisaient que progressivement. Je pense à "L’Échange" de Brenner, ou à "Une femme sans histoires" de Christopher Priest. Par la suite, évidemment, j’ai publié des choses peut-être plus SF, dirais-je, comme le "Gens de la Lune" de John Varley. Mais la longueur de ce livre justifiait sa place en Présences.

 

A.D. : Vous avez publié des auteurs français, également…

J.C. : Oui, encore qu’il ait fallu un peu de temps pour qu’ils apparaissent régulièrement. Parmi les premiers, j’ai publié Réouven, un vieux routier déjà, dont le type d’histoires correspondait bien à l’option d’un fantastique de haut niveau mais facile d’accès. Il y a eu également le "Black Velvet" d’Alain Dorémieux, et plus récemment, "La Mécanique des ombres" de Benjamin Legrand, pour lequel le public a cependant été partagé – mais c’est un peu la règle dans le cas du lancement d’auteurs parfaitement inconnus jusque-là. Pour nous résumer sur la ligne éditoriale, je dirais que, conformément à nos publicités, Présences offre des voyages de luxe dans l’imaginaire. Ce qui implique tout à la fois des auteurs assez considérables, et le confort de lecture – au sens où je l’entends dans mon propos précédent, ça va de soi, "L’Échiquier du mal" offrant, du point de vue du confort au sens banal du terme, celui d’un Grand Huit !

 

A.D. : Alors que ces collections sœurs ou mères apparaissaient, vous-même vous étiez dédoublé : parallèlement à vos responsabilités en SF et Fantastique, vous avez hérité de la direction de Sueurs froides, la collection polar de Denoël. Comme les choses se sont-elles passées ?

J.C. : Disons qu’en 1992 s’est produite une réduction drastique du personnel chez Denoël. Comme beaucoup de maisons d’édition qui ont connu des difficultés à cette époque, nous avons réduit le nombre de nos publications, cherché de nouveaux locaux, etc. C’est dans ce contexte que Henry Marcellin, sachant que je m’étais toujours intéressé au polar, m’a confié cette nouvelle responsabilité. Si j’ai accepté, c’est d’une part parce que cela ne me semblait pas incompatible avec mes autres activités, et d’autre part en raison d’un rythme de publication tout à fait tolérable : à cette époque, on sortait 4 à 5 Sueurs froides par an. En outre, j’avais des lecteurs, et des auteurs qui ne demandaient pas mieux que de m’aider. J’ai également eu la chance de trouver un bon manuscrit pour ma première publication : "Tiré à part" de Jean-Jacques Fiechter, dont Bernard Rapp vient de faire un film avec Terence Stamp. C’est aussi un livre qui a eu le Prix de Littérature policière. Maintenant encore, les choses se passent sans véritable problème. En même temps, et de plus en plus, beaucoup d’auteurs de SF aiment transgresser ou mélanger les genres, ce qui me permet d’envisager de publier des polars de Pierre Pelot, de Serge Brussolo, ou encore de Jacques Barberi.

 

A.D. : Pour en revenir à la production actuelle de Présence du Futur, je dois pourtant vous avouer que je suis quelque peu interloqué : alors que Le Fleuve se développe et que J’ai Lu a lancé Ayerdahl, je vois bien Denoël réactiver son fonds éditorial, et réaliser un grand ciblage sur Philip K. Dick. Mais de nouveaux auteurs, on n’en voit pas trop, comme si vous vous mettiez en position d’attente. Est-ce une stratégie délibérée de votre part ?

J.C. : C’est une stratégie, effectivement, mais qui est celle de la maison plutôt que la mienne, et repose sur un problème de coûts de traduction, très élevés actuellement pour une exploitation directe en livre de poche. Par ailleurs, Denoël connaissait depuis longtemps un problème de prix par volume, en regard de ceux pratiqués par la concurrence. À mon arrivée chez Denoël, des volumes présentés comme du semi-poche, mais en réalité perçus comme du poche, coûtaient entre 60 et 65 F, alors que les concurrents tournaient autour des 40 F. De manière à devenir compétitifs, nous avons cassé les prix en évitant que les plus hautes catégories ne soient atteintes, et en veillant à ce que nos livres ne dépassent jamais le prix d’une place de cinéma. C’est un point de repère essentiel par rapport au budget des gens, et des jeunes en particulier. Toutefois, pour tenir cette politique, on est obligé de privilégier l’exploitation du fonds, dont les traductions sont amorties, et de ne publier de l’inédit qu’à doses plus mesurées. Je publie actuellement des gens comme Resnick, dont on sait qu’ils vont cartonner. Mais par rapport à la découverte, vous avez tout à fait raison de relever cette espèce d’attente. N’oublions pas non plus que l’idée d’injecter des Présences en Présence du Futur réduit d’autant le nombre de nouveautés. C’est d’ailleurs en Présences que la découverte a plutôt tendance à se faire…

 

A.D. : Des auteurs comme Dantec ou Ayerdahl ne vous ont-ils pas soumis leurs manuscrits ?

J.C. : En fait, j’ai un manuscrit de Dantec, qui s’appelle "Backstage", en attente depuis trois ou quatre ans. C’est une masse énorme, de l’ordre d’1 500 000 signes. Compte tenu des problèmes que je viens d’évoquer, j’avais demandé à Dantec d’élaguer quelque peu son texte, d’autant que c’est un des premiers qu’il ait écrits, et que le livre gagnerait à un peu plus de concision. Ce qui se passe, c’est que Dantec, qui fait la carrière que l’on sait, a pris plus de métier et envisage de réécrire entièrement ce livre. Mais, vu ses obligations multiples, il faut qu’il trouve le temps d’opérer cette réécriture.

Quant à Ayerdahl ? J’avais effectivement reçu des manuscrits de Marc Soulier, puisque c’est son vrai nom, et j’avoue n’avoir pas accroché. Je trouvais que c’était bien fait, professionnel, mais qu’il n’y avait pas de véritable univers personnel, une notion à laquelle je suis très attaché. Une notion dont dépend l’originalité du livre, en fait. Je dirais que j’aime les obsédés, ceux qui développent un univers qui n’appartient qu’à eux. Et je n’ai pas ressenti cela chez Ayerdahl.

 

A.D. : Ce qui m’amène à une question plus générale : on parle beaucoup d’un renouveau de la SF française. Croyez-vous qu’elle soit tellement différente de ce qu’on a publié auparavant ?

J.C. : Je ne le crois pas. Pourquoi parle-t-on d’un tel renouveau ? Parce qu’Ayerdahl et Serge Lehman marchent bien, ce qui ne fait jamais que deux auteurs. Dantec, ce n’est pas le même marché, et Brussolo n’écrit plus de SF. Il me semble donc qu’on s’empresse quelque peu de parler de renouveau.

 

A.D. : Du point de vue des thèmes également, la rupture ne semble pas consommée. Il serait si beau et si simple de parler, pour la France, d’une succession SF politique – SF littéraire – nouvelle SF. En réalité, quand on voit ce que produisent Ayerdahl et Lehman, la SF politique est toujours bien présente, comme le soulignait dernièrement Jean-Claude Vantroyen dans un de ses articles pour " Le Soir "…

J.C. : Bien entendu. S’il y a renouveau, c’est peut-être parce qu’il y a des gens qui écrivent et publient régulièrement. Cette volonté de professionnalisme ferait la différence, assortie d’un regain d’intérêt de la part du public. Cela dit, Serge Lehman est en train de m’écrire quelque chose. Quant à Ayerdahl, je pense qu’il se trouve très bien chez J’ai Lu. Je suis d’ailleurs très content de ce qui lui arrive, c’est un garçon attachant et bourré de punch. Et puis, je ne peux pas tout publier…

 

A.D. : Je ne voudrais pas terminer cette interview sans évoquer votre propre production littéraire : vous avez publié deux nouvelles dans Territoires de l’Inquiétude…

J.C. : " Production " littéraire est un bien grand mot. Disons que ces… incursions sporadiques dans l’écriture correspondent au jeu de mes rapports avec Alain Dorémieux. Au travers de notre conversation, vous aurez compris qu’entre lui et moi, il y a une longue histoire d’amour ! Au départ, il m’a donné ma chance. Et à une époque où il s’était quelque peu retranché de l’univers de la SF et du fantastique, j’ai, disons-le, en quelque sorte profité de l’autorité, ou du semblant d’autorité que je pouvais avoir à Présence du Futur pour le faire retravailler. Il s’est donc lancé dans le projet des Territoires de l’Inquiétude avec un grand enthousiasme qui nous a également valu de lire son roman "Black Velvet". C’est d’ailleurs une de mes grandes fiertés d’avoir amené Alain Dorémieux à écrire son premier roman, et un autre est en préparation. C’est lui qui m’a alors poussé, sinon à écrire, du moins à publier. Je lui ai donc envoyé un texte vis-à-vis duquel, en dehors des rapports privilégiés que nous pouvions avoir, il a tenu un rôle de directeur littéraire très rigoureux. Il m’a fait travailler, comme il m’arrive de le faire avec certains auteurs, et je peux dire que dans les textes que j’ai publiés dans Territoires, il y a un peu de la patte et de l’influence de Dorémieux. Ce qui se retrouve également chez la plupart des auteurs qu’il prend en charge.

 

A.D. : N’auriez-vous pas l’envie, vous-même, de vous lancer dans un roman ?

J.C. : Bien sûr, j’ai des pleins tiroirs d’idées. Mais je pense qu’il faut pouvoir se consacrer presque entièrement à un roman. Il se fait qu’à près de cinquante-cinq ans, je suis à un âge où je vais pouvoir envisager une préretraite de l’Éducation nationale, ce qui me laissera plus de temps libre. Pour le roman, attendons donc encore un peu. Cela dit, je ne pense pas avoir le tempérament d’écrivain au sens ou des auteurs l’ont, soit une véritable rage d’écrire. Et puis, comme la plupart des grands travailleurs, je suis, fondamentalement, un paresseux…

 

A.D. : Peut-être se fait-il, également, que vos activités de directeur littéraire vous permettent déjà, en quelque sorte, de satisfaire une certaine fringale d’écriture…

J.C. : C’est évident ! On peut dire que quelque part, j’écris par personnes interposées. Même si mon rôle reste dans un parfait anonymat, je suis tout à fait ravi de faire évoluer un manuscrit, d’aider un auteur à réaliser un roman véritablement abouti. J’écris donc un peu à travers les autres, ce qui est pour moi une grande source de satisfaction… et la meilleure solution qu’ait, jusque-là, trouvé ma paresse.

 

(Propos recueillis le 5 avril 1997 à Nancy, durant la 24e convention nationale de SF)

 

***

Robert Englund

Freddy Krueger passe aux aveux !

par Christophe Corthouts

 

 

Bon, soyons clairs, si vous êtes amateur de fantastique, de tous les fantastiques, et que vous n’avez pas vécu les années quatre-vingts sous une pierre ou par mille mètres de fond, vous ne pouvez pas être passé à côté de Robert Englund. Même si son nom ne signifie pas automatiquement quelque chose pour vous, celui du personnage qui l’a rendu célèbre ne pourra pas vous échapper : Freddy Krueger. Yes ! Le croque-mitaine d’Elm Street avec son pull crasseux à rayures, son chapeau mou et son extraordinaire gant de cuir rehaussé de griffes d’acier trempé. Lorsque Wes Craven jette sur le papier les prémices d’un scénario où un tueur en série agit depuis les rêves de ses victimes, il ne sait pas qu’il vient de bâtir les fondations d’un véritable empire de la terreur. Une institution presque qui, aux États-Unis, atteint un sommet de popularité insoupçonné. L’époque s’y prête, et pas moins de six longs métrages, une série télévisée et une autre de dessins animés mettront en scène l’homme aux griffes d’acier.

Aujourd’hui, après un petit passage à vide, dû à la fois à l’indigence de certains scénarios et à un retour en force du politiquement correct sur les écrans US, Freddy Krueger s’apprête à faire sa rentrée par la grande porte, en compagnie d’un autre assassin d’ados particulièrement apprécié : Jason, l’homme au masque de hockeyeur. Lors de notre rencontre avec Robert Englund, nous n’avons pas manqué d’évoquer le croque-mitaine d’Elm Street, mais nous avons également essayé d’évoquer d’autres sujets, comme la participation de Robert Englund à la série " V " ou encore la sortie de " Wishmaster ", film produit par Wes Craven, dans lequel Englund ne porte pas une once de latex sur la tronche.

 

PHÉNIX : La première fois que nous, Européens, avons pu vous voir, c’était dans " V ", célèbre série de SF dans laquelle vous jouiez les " gentils extraterrestres ".

Robert Englund : C’est amusant que vous me parliez de " V ", parce qu’il y a des tas de rumeurs qui courent sur la reprise de la série… Du moins du tournage d’une mini-série qui bouclerait définitivement la boucle.

P : Vous y retrouveriez votre rôle ?

R.E. : Je ne sais pas. Les rumeurs sont ce qu’elles sont. Je ne sais pas s’ils reprendraient les mêmes acteurs, ou s’ils effectueraient un nouveau casting…

P. : Que pouvez-vous nous raconter à propos de cette série ?

R.E. : Tout d’abord, il est clair qu’il s’agit d’une série qui a rempli un vide dans le cœur du public américain. Lors de la sortie de la mini-série (chez nous, " V " a toujours été diffusé en épisodes de cinquante minutes, mais aux États-Unis, il y a d’abord eu une mini-série de quatre épisodes, puis une vraie série de 22 épisodes de 50 minutes), il n’y avait pas de série de science-fiction sur les écrans. Le succès était donc au rendez-vous. Pour la suite, lorsque Kenneth Johnson (célèbre producteur de télévision à qui l’on doit aussi " L’Incroyable Hulk ") est parti vers d’autres cieux, la série c’est un peu cherchée. Nous nous sommes payé les services de John Dykstra, le magicien des effets spéciaux de la Guerre des Étoiles. Nous avions donc des effets visuels extraordinaires pour une série télé, mais les coûts de production se sont également envolés… Et comble de malchance, les écoutes de la série étaient en baisse. Le couperet a fini par tomber. Ce qui est vraiment dommage, c’est que des tas de décors, de maquettes et d’effets ont été réalisés… mais pas utilisés dans la série ! Je trouve que c’était un véritable gaspillage de talent, d’argent…

P. : On se souvient que, dans le dernier épisode de la série, la jeune fille née des amours entre une Terrienne et un envahisseur s’en allait rejoindre le vaisseau mère des visiteurs…

R.E. : Exact. Par la suite, la fille des étoiles, donc l’hybride entre la terrienne et le visiteur, devait peu à peu être manipulée par les lézards et se retourner contre les Terriens… Par la même occasion, un des chefs visiteurs rejoignait la résistance, dégoûté par les agissements des envahisseurs… Il y avait encore des tas de choses à raconter.

P. : Jeff Yagher, qui jouait dans " V " n’est autre que le frère de Kevin Yagher, le maquilleur de plusieurs… Freddy !

R.E. : Exact. En fait, je travaillais avec Jeff sur " V "… Ah, oui, vous devez savoir que Kevin et Jeff Yagher se ressemblent très fort, physiquement d’abord, mais aussi sur le plan artistique… Kevin pourrait devenir acteur et Jeff maquilleur ou créateur d’effets spéciaux… C’est un peu bizarre. Donc, je travaillais avec Jeff sur " V ". La série est supprimée, je quitte Jeff, je rentre dans le studio où doivent se dérouler les prises de vue du second Freddy et bang ! je retrouve Kevin… J’avais un peu l’impression de faire partie de la famille.

P. : Inévitablement, nous allons parler de Freddy. Quel fut votre premier contact avec le personnage ?

R.E. : À l’époque, je travaillais donc pour la télévision, mais je traînais aussi pas mal dans les boîtes de nuit. Et dans une de ces boîtes, à l’ambiance assez gothique, il y avait une télé dans un coin qui diffusait, en boucle, " La Colline a Des Yeux " de Wes Craven. Et je trouvais ça assez bien foutu. J’avais aussi entendu dire que Wes travaillait sur quelque chose de particulier, alors je suis allé le trouver, pour qu’il me raconte ce film si original. Pour le rendez-vous, j’avais noirci le dessus de mes yeux avec de la cendre de cigarette et moi qui suis généralement assez expressif je suis resté assis presque sans bouger, mon regard planté dans celui de Wes. Après l’entretien, je suis rentré chez moi et un message m’attendait sur le répondeur téléphonique : j’avais le rôle.

P. : Vous vous êtes rendu compte que vous entriez de plain-pied dans un personnage phénoménal ?

R.E. : Non. En fait, lorsque le film est sorti, je travaillais dix heures par jour sur " V ", donc je n’avais pas l’occasion de me tracasser de la destinée du film. Il faut aussi se remettre dans le contexte de l’époque. " Les Griffes de La Nuit " était un petit film, produit par une toute petite société (La New Line) sans aucune star, ni publicité. Je me suis rendu compte du succès quelque temps plus tard. Je devais aller à New York, à une convention de SF. Je devais signer des autographes aux côtés de William Shatner… Et soudain, j’ai réalisé que la file de fans était deux fois plus longue devant ma table que devant la sienne. Mais il y avait là des fans de Willy, le gentil E.T de " V "… et aussi des fans de Freddy Krueger ! Parce que le film venait juste de sortir sur la côte Est et remportait déjà un énorme succès !

 

 

P. : Au fil des années, des Freddy se sont multipliés avec des bonheurs divers…

R.E. : " Freddy’s Death ", le sixième épisode, a été un gros succès. Je le sais parce que je reçois un pourcentage chaque fois que le film gagne une tranche de dix millions de dollars et j’ai reçu un chèque il y a peu… Je vous assure que 45 ou 50 millions de dollars de recette, pour un film qui en a coûté 11 ou 12, c’est un succès confortable.

P. : La question que je voulais vous poser c’est de savoir si Freddy n’a pas souffert, avec le temps, d’une surexploitation ?

R.E. : Je vais vous dire. Je ne le crois pas. Sur le plateau d’un Freddy, à la fin d’une scène, nous tournons souvent deux plans, l’un ou Freddy balance une des phrases dont il a le secret… (Englund éructe soudain avec la voix du croque-mitaine de Elm Street :) " It’s prime time, bitch ! " et l’autre plan dans un registre plus sombre, plus grinçant. Freddy peut par exemple taillader les veines de sa victime pour faire croire à un suicide… Mais une fois au montage, les producteurs choisissent toujours la version " gag ". Parce que c’est plus percutant, plus accrocheur. Alors, oui, Freddy est surexposé, mais c’est ce que les fans demandent. Ils veulent " voir " Freddy. Je crois aussi que la New Line, qui avec " Les Griffes de la Nuit " décrochait son premier gros succès, a commis quelques erreurs de stratégie, par exemple avec le merchandising. Elle aurait dû viser le public des jeunes adultes, plutôt que celui des jeunes adolescents… Mais pour eux c’était également une découverte, ils ont tâtonné un petit peu. Mais quoi qu’il en soit, le fait est que les fans veulent voir Freddy. C’est pour cela qu’ils sont là. Ils veulent voir leur héros.

P. : Dans quelques mois, les fans de Freddy vont le retrouver en compagnie d’un autre tueur en série particulièrement actif dans les années quatre-vingts, Jason, le héros de la série " Vendredi 13 ".

R.E. : Oui. À l’heure où nous parlons, mon agent est en train de négocier les termes du contrat. C’est intéressant. J’ai vu le script, et le " truc " utilisé pour réunir les deux tueurs est piquant.

P. : Vous pouvez nous en dire un peu plus ?

R.E. : Non… Enfin… Si vous voulez… Je ne sais pas si je peux… Allez, je vous donne un mot : " camp de vacances ".

 

À ce moment, votre serviteur grince des dents. " Camp de Vacances ", c’est tout de même un peu vague. Finalement, après que nous lui ayons trempé les doigts dans de la cire chaude, Robert Englund fini par lâcher quelques brides de hors-micro. Autrement dit, c’est lui qui nous en a parlé, mais ce n’est pas vraiment lui… Soit. Sachez tout de même que, selon toute probabilité (les choses peuvent encore changer, le tournage ne débutera qu’en septembre prochain…), Jason et Freddy se rencontreront avant les événements des Griffes de la Nuit. Imaginons un instant que Freddy Krueger, assassin d’enfants, soit concierge à Crystal Lake et que lors d’un certain camp de vacances, il s’en prenne à Jason. Le comportement du futur tueur au masque de hockey en serait certainement modifié… Reste à savoir comment les scénaristes ont ensuite orchestré la présence (attendue, comme le précise Englund plus haut) de l’homme au visage ravagé.

P. : Retour au présent avec " The Wishmaster ", que vous présentez au festival du film fantastique de Bruxelles et qui a été produit par Wes Craven.

R.E. : C’est une histoire intéressante, celle d’un djiin, une divinité maléfique qui vient du fond des âges. Un mauvais génie dans le sens le plus pur du terme. Je joue le rôle d’un antiquaire – pas une once de maquillage à l’horizon ! – qui récupère la lampe dans laquelle se trouve emprisonné ce génie. Lorsque je la brise, l’enfer se déchaîne. Je ne dis pas que je suis pour autant un petit agneau innocent dans le film. Au départ, le rôle avait été proposé à Terence Stamp. Il s’agit d’un antiquaire un rien décadent, détaché des réalités, légèrement cruel. Le metteur en scène, Kurtzman, est en fait le " K " de " KNB " une des boîtes d’effets spéciaux de maquillage les plus prolifiques et les plus douées de ces dix dernières années. J’ai travaillé avec eux sur plusieurs Freddy. Le premier film de Kurtzman, " The Demolitionist " avait beaucoup plu à Wes Craven. Lorsqu’il a développé le script de " Wishmaster ", il l’a proposé à Kurtzman, qui s’est montré très intéressé. C’était l’occasion rêvée pour lui de réaliser son second film.

 

Après quelques échanges supplémentaires et l’habituelle séance de photos, Robert Englund nous remercie et s’éloigne de sa démarche tranquille. Charmant tout de même, ce monsieur qui a foutu la trouille à la moitié de la planète en faisant grincer ses griffes d’acier sur les tuyauteries rouillées d’une vieille usine désaffectée…

 

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René Hausman

Propos recueillis par Alain Dartevelle

Né en 1936 à Verviers, René Hausman est assurément 1’un de nos plus grands dessinateurs animaliers, et un représentant majeur de ce que, pour faire bref, on pourrait nommer un fantastique terrien, fait d’enracinement dans les légendes et d’un contact permanent avec les pulsions premières de l’être humain. C’est en 1957 que René Hausman entre au journal Spirou avec la bande dessinée " Saki et Zunie ", avant de se tourner vers l’illustration d’ouvrages ayant les animaux pour thème, et de multiplier ses activités graphiques. En 1978, il revient à la BD via le Trombone illustré (Supplément à Spirou) et le magazine Fluide glacial. En 1984, il anime dans Spirou "Le grand Fabulaire du petit peuple’’, sur scénario de Pierre Dubois, avec qui il crée ensuite le personnage de Laïyna, pour deux superbes albums : "La Forteresse de pierre" et "Le Crépuscule des elfes". Depuis, sa collaboration avec Yann a donné un autre album capital, "Les Troix cheveux blancs", dont la suite paraîtra bientôt.

 

Alain Dartevelle : Votre maîtrise du dessin et de l’aquarelle est époustouflante. Outre les années de pratique, ce niveau de qualité résulte-t-il d’une formation particulière ?

René HAUSMAN : Pas du tout. Je suis ce qu’on appelle un autodidacte. Encore qu’on apprenne toujours, d’une façon ou d’une autre. Disons que je n’ai pas suivi la filière classique, et que mon parcours a plutôt été anarchique. Très jeune, j’ai ressenti une grande passion pour les animaux, ce qui m’a poussé à vouloir les dessiner. C’est ainsi que tout a débuté.

 

A.D. : Si vous n’avez pas fréquenté telle ou telle école, votre dessin, qu’on peut grosso modo qualifier de réaliste – un réalisme lyrique, risquerais-je – n’intègre-t-il les leçons que vous avez tirées des travaux de prédécesseurs ?

R.H. : Il est certain que j’ai des maîtres. Au sommet, je place Calvo, dont on a récemment réédité " La Guerre des Animaux ". Et quand j’étais petit, je me suis nourri à deux sources d’inspiration qui, en général, ne sont pas des dessinateurs belges. C’est d’un courant de la bande dessinée française assez méconnu, mais qui a trouvé son moment de gloire dans les pages d’un hebdomadaire pour filles, " La Semaine de Suzette ". J’avais la chance d’avoir des cousines un peu plus âgées qui me refilaient ces magazines, et je découvrais ainsi les dessins de gens comme Pinchon, Le Rallic, René Giffey. Il y avait aussi cette merveille de dessinateur que peu connaissent, et qui s’appelle Jobbé-Duval. Lequel était surtout dessinateur, mais a quand même fait un peu de bande dessinée dans " Les Belles Images ", un autre hebdomadaire français du tournant des années trente. Ma seconde grande influence, elle, c’est l’âge d’or de la BD américaine : Hogarth, Lee Falk, Harold Foster, Alex Raymond, etc. Je me suis également pris de passion, via le journal " Bravo ", pour la reprise de Flash Gordon par Jacobs, ainsi que pour "Le Rayon X", qu’il a réalisé dans la même lignée. Cela se passait pendant la Deuxième Guerre mondiale, alors que les BD américaines ne parvenaient plus en Europe.

 

A.D. : C’est tout cela qui vous a donné l’envie de faire de la BD ?

R.H. : Tout cela me plaisait bien, m’attirait, mais en réalité, je me destinais plus à un genre de travail apparenté à ces chromos qu’on trouvait avant-guerre dans les bâtons de chocolat. Des chromos aux sujets animaliers, en particulier. Je possède d’ailleurs encore plein de ce type d’images. D’une manière générale, j’ai toujours adoré les livres d’images.

 

A.D. : Et ce n’est qu’en 1957 que vous êtes venu à la BD, avec vos premiers personnages, Saki et Zunie…

R.H. : Je n’en ai pas fait beaucoup. J’avais à l’époque un manque de métier absolu en BD. C’étaient des personnages que j’avais conçus alors que je faisais mon service militaire. Ils ont eu l’heur de plaire à Yvan Delporte, rédacteur en chef de " Spirou " à l’époque. C’est d’ailleurs Yvan Delporte qui a retravaillé de fond en comble ma petite idée de scénario. Mais après cette expérience, je me suis vite tourné vers l’illustration.

 

A.D. : Avant d’aller plus loin, je dois vous demander d’où vient votre propension au fantastique et à la fantasy, dont est empreinte une bonne partie de votre œuvre.

R.H. : Je n’ai jamais été un grand lecteur. Néanmoins, j’ai beaucoup aimé des auteurs comme Théodore Sturgeon, Ray Bradbury, ou encore Richard Matheson… J’aimais bien Barjavel, également. Je ne comprends pas qu’on n’ait jamais tiré un film d’un livre comme " Ravages ", d’ailleurs.

 

A.D. : Et un auteur comme Tolkien ?

R.H. : Vous m’excuserez, mais je dois bien dire que Tolkien, ça me tombe des mains. Je n’ai même pas entrepris " Le Seigneur des Anneaux ". J’ai essayé de lire "Bilbo", sans grand succès.

 

A.D. : Si je comprends bien, vos admirations littéraires relèvent de la S-F, et sont donc assez éloignées de votre propre univers, où vous utilisez les archétypes du fantastique et de la fantasy, ou encore des légendes du terroir, pour les réaménager à votre manière…

R.H. : C’est exact. Je suis attiré par les centaures, les sirènes, les fées, les lutins, tout un petit monde de légendes. Je suis également passionné par ce curieux homme sauvage qui apparaît sur certains blasons du Moyen-Age, et qui aurait bien pu être une espèce de Yéti de chez nous : un être velu, à peu près nu et armé d’une massue. Un personnage proche de l’homme-singe qui apparaît dans " Laïyna " : celui qui la recueille, la protège et la sauve à diverses reprises.

A.D. : La série " Laïyna ", qui date de 1987. Soit trente ans après "Saki et Zunie"… Qu’avez-vous fait entre-temps ?

R.H. : Oh, vous savez, entre les deux, j’ai quand même fait quelques interventions en BD, dont des port-folios. Mais surtout, je me suis multiplié : j’ai fait beaucoup d’illustrations, d’affiches, des timbres-poste, des illustrations diverses, des étiquettes, des enseignes et des décorations de restaurants. Sans oublier mes expositions d’aquarelles…

 

A.D. : Votre activité dépasse donc largement la création de bandes dessinées. On pourrait peut-être parler d’un métier de faiseur d’images…

R.H. : Exactement. C’est une dénomination qui me plaît vraiment beaucoup.

 

A.D. : Pour en revenir à " Laïyna ", série créée sur scénario de Pierre Dubois, comment les choses se sont-elles faites ?

R.H. : Je connaissais Pierre depuis longtemps, et nous avions le désir de réaliser quelque chose ensemble. Nous n’avons d’ailleurs pas fait que les deux épisodes de " Laïyna ", j’ai également illustré son " Fabulaire du petit peuple ", paru dans " Spirou ". C’était un répertoire des gnomes, lutins, elfes, etc.

 

A.D. : Avez-vous respecté de A à Z le scénario de Pierre Dubois pour " Laïyna ", ou y a-t-il eu interaction ?

R.H. : Auparavant, avec Delporte pour " Saki et Zunie ", je m’étais borné à suivre le scénario à la lettre, ou presque. Dubois, quant à lui, m’a fourni une nouvelle, en fait, que j’ai moi-même complètement découpée et mise en scène. Dans le cas de l’album " Les Trois cheveux blancs " par contre, Yann m’a fourni un canevas très précis. Cela dit, j’ai été pour une bonne part dans la recherche de la documentation, et dans l’onomastique. Les noms employés sont de vrais noms lithuaniens. J’avais vraiment l’envie de situer une histoire dans un pays slave, ou à tout le moins de l’Est. Vous remarquez que lorsque le scribe qui raconte l’histoire sort son livre de chroniques, l’écriture est en gothique. Ce ne sont pas des caractères de fantaisie, mais véritablement du gothique. Cela à titre d’exemple. Je travaille actuellement à un deuxième album avec Yann, et je prends davantage de libertés, en plein accord avec lui.

 

A.D. : Dans les deux albums de " Laïyna ", il y avait déjà quelque chose d’assez prenant : ce côté primaire, dans le bon sens du terme, des êtres et des choses. Une présentation des sentiments à l’état brut. Dans "Les trois cheveux blancs", c’est beaucoup plus violent encore, avec des situations crues, qui pourraient choquer certains lecteurs. Cela est-il votre apport à 1’histoire ?

R.H. : Cela correspond à Yann autant qu’à moi-même. J’aime assez insuffler de la perversion dans mes histoires. Est-ce que cela choque ? Peut-être, encore que de telles histoires tiennent de l’exercice de style. C’est une perversité qui transparaîtra également dans notre nouvel album commun pour la Collection Aire Libre de Dupuis, même si les personnages et 1’époque en sont différents. Cet album s’appellera " Le Prince des Écureuils ", et contera une sombre histoire de transmutation d’un animal en homme, le tout empreint de malheur, de sang, et de sadisme aussi, dans la mesure où il s’agit de la vengeance d’un ex-écureuil envers ses congénères…

 

A.D. : Par ailleurs, je me suis laissé dire que Saki et Zunie viennent de connaître une seconde jeunesse…

R.H. : C’est exact. Un album a paru chez Noir Dessin Production, qui regroupe des gags en une ou deux planches, scénarisés par mon fils cadet. Comme nous sommes tous deux amateurs de cinéma, nous avons donné à chaque petite histoire le nom d’un film plus ou moins connu. Saki interviendra aussi, à titre de faire-valoir. Quant au graphisme, il a considérablement évolué depuis la fin des années cinquante. Zunie, que j’avais déjà fait renaître dans les pages du Trombone illustré, est devenue plus en chair, et plus adulte également. C’est également plus coquin. Michel Elsdorf, l’éditeur, a d’ailleurs prévu un tirage de tête strictement réservé aux adultes !

 

A.D. : À ce stade-ci de votre création, êtes-vous entièrement satisfait ? N’avez-vous pas quelque regret ?

R.H. : Pour tout dire, je regrette un peu d’avoir abandonné Laïyna. J’éprouve beaucoup d’attachement pour cette héroïne. Peut-être que Pierre Dubois et moi-même avons-nous eu tort de concentrer l’histoire en deux albums…

 

A.D. : Et cependant, à la fin du deuxième tome, Laïyna et sa petite troupe atteignent une nouvelle contrée où tout pourrait recommencer. Il ne serait donc pas inconcevable de ressusciter Laïyna…

R.H. : Ce n’est finalement pas impossible, en effet. Mais seul l’avenir nous le dira !

 

POUR DÉCOUVRIR HAUSMAN :

 

– En 1980, les aventures de Saki et Zunie, initialement parues dans Spirou, ont fait l’objet de deux albums aux Éditions Chlorophylle : "Saki cherche un ami" et "Saki et Zunie". Plus difficile à trouver est l’album "Zunie" (Ed. Cap BD Mons, 1988), lequel regroupe les 30 planches dessinées pour Le Trombone illustré. Cette même Zunie a repris du service en avril dernier sous le label Noir Dessin Production.

– Le Cycle de Laïyna comporte deux albums à ce jour, dans la collection Aire Libre des Éditions Dupuis : "La Forteresse de Pierre" (1987) et "Le Crépuscule des Elfes" (1988).

– Dans cette même collection Aire Libre, "Les Trois Cheveux blancs", paru en 1993, connaîtra une suite cette année sous le titre "Le Prince des Écureuils".

– Pour la jeunesse, Hausman a réalisé plusieurs albums dont "La Forêt secrète" (Éditions Dupuis, Prix Loisirs Jeunes 1964) et "Loup Blanc" (texte de Rascal, Ed. L’Ecole des Loisirs, coll. Pastel).

– En tant qu’illustrateur, Hausman a réinterprété "Les Fables de La Fontaine", "Le Roman de Renart" et "Les Contes de Perrault" (Ed. Dupuis).

 

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ROBERT HOSSEIN

Propos recueillis par Pierre Efratas

Je devais m’en douter. Une rencontre avec un monstre sacré comme Robert Hossein ne pouvait manquer de constituer une expérience surprenante. Je m’attendais à découvrir un héros ténébreux, taciturne, revenu de beaucoup de choses, et voilà que j’ai fait la connaissance d’un homme d’une grande simplicité, qui se refuse à se prendre au sérieux (j’ai d’ailleurs scandaleusement coupé toutes les interjections où il se maltraite !), d’un humaniste qui pose sur le monde le regard pénétrant d’un rêveur éveillé. Par moments, la parole, benoîte et posée, sort du cadre convenu, échappe à la logique étriquée du questions-réponses et prend son envol. Je me cale au fond de mon fauteuil, je me laisse porter par cette voix profonde et les ors et les marbres de l’hôtel me paraissent briller d’une étrange lumière. C’est alors que je comprends ce qui se produit : Robert Hossein s’exprime par images, par associations d’idées, rapides et diffuses. La linéarité du propos y perd sans doute en logique, mais la vérité, la force et la beauté du mot y gagnent en ampleur. Silence. On tourne…

"L’humanité est en train de mourir par manque de considération."

P.E. : On connaît le Robert Hossein du thriller, mais moins celui du fantastique. Dès lors, que pensez-vous d’un festival comme celui du Fantastique, de la science-fiction et du thriller de Bruxelles ?

R.H. : Je suis venu par curiosité.

P.E. : D’accord, mais qu’est-ce qui vous a poussé à participer à ce festival ?

R.H. : Je vais toujours voir les films des autres. Mais je ne m’organise pas trop, je n’ai pas le temps de le faire. Cependant, je trouve que des festivals comme celui-ci, c’est formidable. À propos d’expérience formidable, je vais en tenter une moi-même. Je joue pour le moment une pièce au théâtre Marigny à Paris qui est un hommage à Alfred Hitchcock. C’est un suspense policier américain. C’est l’histoire d’une femme seule à New York qui, en attendant son mari, téléphone à tout New York et tout New York lui répond. Elle surprend une conversation qu’elle ne devrait pas entendre. Elle essaye d’ameuter tout le monde. Chaque fois qu’elle appelle, les personnes à qui elle téléphone apparaissent sur un écran. Elles disparaissent quand elle raccroche. Elle s’aperçoit qu’elle est tombée dans un piège abominable. Elle discute avec des gens qu’elle n’a jamais vus et qui ne l’ont jamais vu. C’est hallucinant. C’est un spectacle interactif. C’est le public qui choisit son assassin. Cela s’appelle "Surtout ne coupez pas". Et l’on rajoute : "Vous ne pourrez plus jamais téléphoner sans penser à cette histoire."

P. : Quels sont les ingrédients nécessaires pour faire un bon thriller ?

R.H. : Prenez "Les Brumes de Manchester", "Le Vampire de Dusseldorf", "Le Collectionneur". Ce sont tous de bons thrillers. Ce qu’il faut avant toute chose, c’est une situation, une intrigue originale. Premièrement une histoire, deuxièmement une histoire et troisièmement une histoire. L’originalité, le suspense, la manière dont les choses sont dosées, il faut surprendre continuellement, avoir le sens d’une certaine dérision humoristique, qui vous tient complètement en haleine. Pour moi, le thriller type, c’est "L’ombre d’un doute". C’est génial.

P.E. : Quels sont les thrillers récents qui vous ont marqué ?

R.H. : "Basic Intinct", c’est génial. J’aime bien les films mystérieux, étranges, avec un climat, une ambiance.

P.E. : Au fond, vous aimez bien Hitchcock !

R.H. : Oui, ainsi que tous les films que Bogart a tournés. On ne refera jamais mieux. "La Femme à abattre", c’est un chef-d’œuvre. "Casablanca" aussi, c’est superbe. De même que "Le port de l’angoisse".

P.E. Quels romanciers appréciez-vous ?

R.H. : Brussolo, par exemple… Mais où sont les films tirés de ses œuvres ? J’aime beaucoup Agatha Christie, Edgard Wallace, Steeman avec "L’Assassin habite au 21", on ne peut pas faire mieux. Frédéric Dard, le maître.

P.E. Ne trouvez-vous pas qu’il y a régression ces dernières années ?

R.H. : Oui. Il y a un manque de goût. Le polar devrait être à l’image de "L’Étranger" de Camus. Il y a une série qui a disparu, qui pour moi, était la plus belle : la série Blême. Autre chef-d'œuvre absolu du polar noir : "Le Meurtre de Roger Ackroyd". Il y a aussi Boileau-Narcejac. À vrai dire, aujourd’hui, tout est trop mêlé, le crime, la violence, le cul. Il y a un manque total d’originalité. C’est souvent désespéré, avec un manque d’originalité, et plus de suspense du tout. Maintenant on veut faire "à la manière de". On veut être "moderne". Or, un polar devrait être intemporel.

 

Etes-vous certain que tout le monde à quelque chose à dire ?

P.E. Pourquoi les cinéastes français s’agenouillent-ils devant le géant américain ?

R.H. : Certains seulement. Les autres devraient proposer des choses que les Américains ne font pas. Cela dit, je suis passionné par le cinéma américain. L’ancien, le nouveau : il y a des choses admirables. "Titanic", "La liste de Schindler" par exemple. Mais, êtes-vous certain que tout le monde a quelque chose à dire ?

Je vais vous raconter l’histoire d’un livre d’un auteur français qui va être publié prochainement. C’est l’histoire d’un mec qui se fait buter. Une femme a vu le meurtrier. Hélas, le tueur l’a vue, elle aussi, mais elle est incapable de le reconnaître. Résultat : une lutte contre la montre. Une seule journée pour mettre le grappin sur le meurtrier. À partir de ce moment, les flics ne lâcheront plus la fille. C’est peut-être le plus beau suspense que j’ai lu de ma vie. La journée d’une femme. C’est sublime, limpide comme de l’eau. Ce qu’il y a d’étonnant dans ce bouquin, c’est que le scénario est prévu au milieu de choses imprévues. Vous croyez savoir tout ce qui peut se passer, or, tout est caché. Tout ce qui peut se passer réellement est imprévisible. C’est fabuleux. Et pourtant, il y a un début, un prolongement et une fin.

 

L’amoncellement c’est l’action.

P.E. Vous préférez l’épure à l’amoncellement.

R.H. : L’amoncellement c’est l’action. C’est en même temps la peur, les contacts, les états d’âme, les rêves, des destinées, des besoins, des désirs, des nostalgies.

Si j’avais dû faire un film sur le Festival de Cannes, cela se résumerait à un plan. Le Festival est fini. Sur la plage déserte, il y a un peu de vent. Un homme arrive comme un promeneur, avec un imperméable, avec un chapeau à la Bogart. Il vient vers la caméra. Il s’arrête. La caméra plonge. On voit un vieux journal du Festival. On y voit la photo déchirée d’un film qui a été présenté. La caméra vient sur cette photo. Le pied du mec passe. La caméra le suit. Le journal s’effrite. Le type s’éloigne de la plage. C’est ça la vie du Festival. La plage, le sable, cette fureur, ces lumières, ces passions, ce cinéma, cette vie, ce cœur, ces esprits, ces volcans, ces caractères. Pendant le Festival c’est sublime et puis c’est le calme, le désert, l’abandon.

Ma conclusion, c’est qu’il ne faut pas être original pour être original. La simplicité est forte en elle-même.

P.E. : Comment expliquer la tendance actuelle : retour à la science-fiction, au romanesque, aux récits de cape et d’épée ?

R.H. : Parmi les jeunes il y a beaucoup d’inspiration, mais c’est tellement dur d’y arriver. L’humanité est en train de mourir par manque de considération. L’humanité vit mal, les gens vivent mal de faire des métiers qu’ils n’ont pas choisi. Et moi, je pensais que la connaissance vous permettait de faire un choix. C’est faux. Il faut vraiment fuir, aller quelque part. Là où on a une chance. On se bat pour les besoins au lieu de se battre pour les désirs. Vous avez toute une jeunesse désespérée de ne servir à rien. Je ne dis pas qu’on est nécessaire, mais au moins on peut être utile. Or, on est dans une société où on n’a pas le sentiment d’exister. Le rêve est anéanti, l’imaginaire aussi. Je suis persuadé que nous ne sommes jamais qu’une expérience de plus.

C’est dans tout ce qui est inutile que l’on trouve l’essentiel.

Tout vient de l’enfance, et tout ce que je viens de vous raconter, vient de mon enfance. Quand vous êtes solitaire, vous montez au-dessus d’un arbre, vous regardez l’horizon et vous partez à la conquête de l’espace. Et il n’y a plus aucun obstacle. Quand vous devenez adulte, on vous apprend que la ligne droite est le plus court chemin d’un point à l’autre. Et c’est la première IMMENSE erreur, pour ne pas dire connerie qu’on vous inculque. C’est en faisant des virages, en perdant du temps que j’arriverai vers le but que je me suis fixé. C’est dans tout ce qui est inutile que l’on trouve l’essentiel.

 

Propos recueillis le 23 mars 1998.

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SERGE LEHMAN

Propos recueillis par Guy Astic

  

Serge Lehman (alias Pascal Préjean) a la trentaine sereine et passionnée. Sa série F.A.U.S.T. rencontre un public de plus en plus nombreux et les professionnels de la S.-F. lui prédisent des lendemains fastes. Voici un aperçu de notre rencontre avec ce franc-tireur de la littérature de l’imaginaire, qui pratique avec un égal bonheur la fantasy, la S.-F., le fantastique et qui, non content d’être un des plus grands spécialistes de la nouvelle francophone (avec Jean-Claude Dunyach), est en passe de devenir un maître des feuilletons et des sagas romanesques, sur les traces d’un certain Ayerdhal.

G. Astic : L’actualité littéraire de Serge Lehman est vaste (L’ange des profondeurs [Martin Dirac 1] paru au Fleuve noir, nov. 1997 ; un roman pour les éditions Baleine ; un texte dans une anthologie chez Hachette Jeunesse, nov. 1997), mais elle est dominée par la préparation de L’Âge de chrome, le 4e volet de F.A.U.S.T. Peux-tu en dire quelques mots ?

S. Lehman : Le 4e F.A.U.S.T. est bien avancé. Il devrait sortir en février-mars 1998. Il sera énorme, un Bordage moyen ! Il aura la particularité d’assumer la nature finie des trois premiers F.A.U.S.T., c’est-à-dire de considérer que quelque chose s’est terminé à ce moment-là. On garde le personnage de Chan, mais il ne sera pas au centre du roman ; il sera même assez discret, quitte à ce qu’il revienne au premier plan plus tard dans la série.

J’avais vraiment envie de faire une petite rupture. Pour deux raisons : d’abord pour éviter le risque de répétition et, aussi, pour donner une dernière " chance " aux lecteurs qui ne connaissent pas la série d’entrer facilement dans cet univers sans avoir à lire les trois premiers épisodes.

 

G.A. : C’est un pari osé ! Comment les lecteurs de L’Âge de chrome pourront-ils faire l’économie de ce qui précède ?

S.L. : J’ai écrit le bouquin pour qu’il tienne debout tout seul. C’est un exercice risqué… c’est la dernière fois que je le fais dans la série : je remets en contexte le monde du Village, le monde du Veld, et celui de l’Instance ; c’est un numéro d’équilibriste parce qu’il faut le faire suffisamment clairement pour que les gens qui découvrent la série au niveau du 4 aient accès à cet univers de façon autonome, sans ennuyer ceux qui ont lu les trois premiers.

 

G.A. : Janvier 2096, Chan Coray réintègre le quartier général du Square à l’ultime fin de Tonnerre lointain. C’est un retour à la case départ ? Doit-on s’attendre encore à des rebondissements politico-techniques ?

S.L. : L’Âge de Chrome sera un polar. Les deux premiers volumes sont des thrillers, voire des techno-thrillers ; le troisième, c’est un roman d’introspection et de voyage. Le quatrième sera un roman policier : le moteur de l’histoire est une enquête criminelle sur un meurtre commis dans le Village et qui finit au fin fond du Veld, dans une hacienda. L’argument est que cette enquête va permettre de démonter le fonctionnement des haciendas qui n’a été qu’effleuré dans le troisième volume.

 

G.A. : Pourquoi le titre F.A.U.S.T. ? Quelle est la raison d’être de ce sigle ?

S.L. : Une partie de l’explication a été donnée dans le troisième volume puisque le sigle F.A.U.S.T., c’est le titre de la série Telmat qui détourne l’image de Chan sans qu’il le voie. Mais c’est la partie pour le tout. Pourquoi F.A.U.S.T. ? Parce que Chan vend son âme dans le premier volume. Ce sont mes réticences par rapport à l’exercice du pouvoir en général. Est-ce qu’on peut changer les choses de l’intérieur ? Est-ce que cela a vraiment un sens ?

Est-on condamné en entrant dans un système à en valider les valeurs essentielles alors qu’on y entre pour le changer ? En même temps, il est légitime qu’un système veuille survivre, veuille s’améliorer, se perfectionner et qu’il récupère l’énergie que mettent les gens à le détruire ou à le transformer pour s’améliorer.

G.A. : Ce qui frapppe dans ta saga, c’est la peur de la réversibilité : toutes les choses peuvent se retourner, même le Square. Le titre générique de F.A.U.S.T., le pacte diabolique qu’il implique, semble cristalliser cette peur…

S.L. : Absolument. " On dîne avec le Diable avec une très longue cuillère ". Ça, c’est la résonance mythologique de F.A.U.S.T. et c’est la question qui est pour l’instant au centre de ce que j’écris : peut-on exercer le pouvoir sans se compromettre ? Les points et le côté sigle étaient censés illustrer la mercantilisation des valeurs. On est dans une époque où on peut faire un film, on peut faire un produit dérivé avec la peur que les gens ont des produits dérivés. C’est une métaphore du monde de l’Instance. Ça ne va pas beaucoup plus loin… À l’origine, la série ne devait pas s’appeler F.A.U.S.T., elle devait s’appeler Chan Coray. C’est le Fleuve qui m’a dit " Attends, avec F.AU.S.T. avec des points, tu as un titre de série parfait. C’est frappant ". Et, effectivement, les gens ont bien retenu.

 

G.A. : La saga est donc née essentiellement d’un personnage ?

S.L. : Oui, d’un personnage et d’un nom. Le personnage est né quand j’étais en terminale, d’un cahier des charges un peu idiot : je voulais faire un James Bond prolétaire, un James Bond du pauvre. L’essence du personnage, qui est le côté adolescent révolté avec des problèmes de compromission face à l’exercice du pouvoir, n’a pas changé. Elle s’est élaborée avec la création du monde du Square, à partir de 1991-1992. Il y a deux trajectoires : une trajectoire de personnage, dont je savais en gros comment il était depuis quinze ans ; une écologie narrative qui, elle, est beaucoup plus récente et qui est bien plus le fruit de mon intérêt pour la citoyenneté, pour les choses de la politique.

G.A. : Tu inscris ton roman de SF dans un futur plutôt proche et tu choisis une fin de siècle. La limite de siècle veut dire pour toi quelque chose ou pas ?

S.L. : C’est essentiellement symbolique. F.A.U.S.T. raconte l’histoire d’un basculement : comment une société, la nôtre héritée de 89, qui définit le rôle de l’individu par la citoyenneté et donc, la place que les institutions lui confèrent dans un système social – quel que soit le pays dans lequel on vit d’ailleurs – prend fin et fait place à une société entièrement neuve, fondée sur l’idée de propriété, où le peuple des haciendas – on le verra au fil des volumes – n’est plus citoyen mais associé. La nouvelle doctrine de la place de l’individu dans un groupe social, c’est l’association, pas la citoyenneté. On est propriétaire des parts de l’ensemble géopolitique dans lequel on vit et on parle en fonction de son quota de propriétés. L’honnêteté intellectuelle que j’espère avoir, c’est de ne pas juger. J’étudie ce phénomène-là comme étrange, effrayant, intéressant.

F.A.U.S.T. raconte donc la fin d’une civilisation, le début d’une autre. J’ai trouvé qu’utiliser la fin d’un siècle était un bon moyen de matérialiser symboliquement le passage ou le basculement d’un état à un autre. Enfin, à l’origine, F.A.U.S.T. devait paraître en 1995 – il est paru avec un an de retard – et je m’étais dit " symboliquement, je vais prendre cent ans pile ! " Du coup, on s’est retrouvé avec 99 ans…

 

G.A. : Tu évoques une des ramifications de la série. Elles sont nombreuses : politique, historique, éthique, etc. Sans compter les enjeux modernes : la mondialisation (le ‘village global’ de McLuhan), la réalité virtuelle, les manipulations génétiques. On a l’impression que tu réinvestis la masse d’informations, de savoirs propres à ta formation, à tes lectures tous azimuts, à ta collaboration à Ciel et Espace, comme si ta saga était une sorte de bilan…

S.L. : C’est clair. Il y a un aspect bilan. De ma pratique d’écrivain : que suis-je capable de faire ? Suis-je capable d’écrire un thriller avec des aspects technologiques assez pointus, avec des aspects politiques qui ne soient pas naïfs, avec une vue à la fois historique et géopolitique du monde qui soit au moins informée et peut-être même intéressante ? Il y avait ce côté défi, c’est sûr, en lançant l’écriture.

Je suis déjà un vieux lecteur de S.-F. J’ai 33 ans, mais j’en lis depuis dix ans. Je crois que j’ai des valeurs littéraires assez anciennes. Mes projets littéraires jusqu’ici se sont beaucoup définis par rapport à des livres anciens, des années soixante-dix, mais pas des livres de ’90. J’ai l’impression que la modernité des auteurs anglo-saxons d’aujourd’hui, des gens comme Egan, Baxter, MacAuley, m’est totalement hors de portée. Ça va bien au-delà de ce que je peux faire, dans l’aisance technologique, dans le jeu des possibles. Je suis très loin de franchir ce pas…

G.A. : En as-tu vraiment envie ?

S.L. : Oui, oui. J’aimerais. Je souffre de ne pas pouvoir me dire, et dire par mes livres, que je suis un auteur aussi moderne que ces auteurs que j’admire. D’autre part, dans tout ce que j’ai écrit, il y a toujours eu la certitude que je devais recycler moi-même l’histoire de la S.-F. à usage interne, pour pouvoir aller plus loin. Je ne suis pas un auteur spontané. Je suis un auteur qui théorise beaucoup ce qu’il écrit, qui essaye de savoir quelle place ça aura dans l’histoire du genre.

Le côté ‘bilan’, consiste à pratiquement écrire ce qu’aurait écrit Brunner aujourd’hui s’il avait voulu refaire un autre de ses romans dans la série des grands romans géopolitiques et prévisionnistes de L’Orbite déchiquetée, Zanzibar. Tout comme avant, mes premiers romans, c’était l’envie de faire du space opera classique, parce que je pensais qu’il fallait passer par là pour aller plus loin. L’espion de l’étrange [Fleuve Noir, coll. ‘Anticipation’, 1991, sous le pseudonyme de Karel Dekk], c’était une tentative d’appropriation du mystère du territoire américain sur le territoire français, pour voir si on pouvait le faire. Le Haut-Lieu [Fleuve Noir, coll. ‘Frayeur’, 1995], c’était essayer de faire un roman fantastique classique. Bref, il y a un côté passéiste. Certains critiques m’ont reproché, à juste titre, de ne pas avoir d’idées neuves, c’est vrai. Sur F.A.U.S.T. y compris, il y a un aspect récapitulatif systématique. Maintenant, je m’efforce que ce côté récapitulatif soit informé.

 

G.A. : Au regard de tes rapports aux connaissances, aux œuvres qui précèdent, accepterais-tu l’étiquette d’humaniste ?

S.L. : C’est compliqué. Il n’y a pas d’étiquette qualificative objective. Dire de quelqu’un qu’il est un humaniste peut, suivant la façon dont c’est écrit, présenté ou reçu – puisqu’il y a une esthétique de la réception – renvoyer à l’image d’un auteur soucieux de ses personnages, d’un auteur soucieux de ses valeurs ou d’un auteur simplement ‘gnangnan’, rabâchant un message.

Je ne suis pas spécialement un pacifiste. Je crois aux vertus de la diplomatie, on l’a bien senti dans F.A.U.S.T. Il n’y a pas de consensus, il y a des accords négociés, les rapports historiques sont des rapports de force, l’ennemi n’est jamais une ordure finie, il a ses propres valeurs à défendre. Je suis historien de formation ; je crois que l’Histoire est une série d’équilibres qui se succèdent, qui changent; quelqu’un devient plus fort, il prend un peu de pouvoir, on le lui reprend ou non, les autres gèrent la situation pendant un certain temps, puis ils reprennent l’avantage. C’est comme cela que l’Histoire se fait, à l’échelle des grands ensembles géopolitiques. J’ai essayé de donner dans F.A.U.S.T. une vision de l’Histoire et du pouvoir qui ne soit pas une vision naïve, adolescente. Le défi étant que, dedans, il y a un personnage qui, lui, est naïf et adolescent et qui doit apprendre à accepter cette réalité sous peine de schizophrénie et, surtout, sous peine de ne pas être utile. Refuser cette idée du compromis, de l’analyse de l’Histoire comme n’étant jamais des victoires tranchées, mais des victoires provisoires, c’est se condamner à l’inutilité ; se condamner à être enfermé dans le groupe des extrêmes, le groupe des terroristes. Les héros dans Les Défenseurs sont tous des anciens terroristes, à divers titres. Ils sont engagés par le Square, parce qu’il est intéressé par leur colère, mais aussi par leur expertise de la clandestinité, de l’action violente et, en même temps, on leur demande de renoncer à cette culture et d’accepter de la mettre au service d’objectifs diplomatico-politiques. C’est vraiment cela la dynamique des trois premiers volumes de F.A.U.S.T., une problématique qui me passionne.

G.A. : Une chose fait de ta saga une œuvre humaniste, c’est la part des dialogues…

S.L. : C’est sûr. C’est une saga de personnages. C’est mon premier travail vraiment sur des personnages réels. Il est vrai que dans Les Défenseurs l’enjeu essentiel du roman, c’est : est-ce que ces jeunes gens enfermés, en proie à une crise morale et à des douleurs physiques terribles, vont arriver à faire sauter la barrière de l’animalité et à communiquer vraiment ? D’une certaine manière, c’est d’ailleurs ce que j’avais essayé de faire dans Le Haut-Lieu : ces deux personnages doivent absolument se parler, sortir de leurs rôles sociaux définis par avance – le jeune peintre riche et l’employée d’une agence immobilière. S’ils ne vont pas au cœur de leur nature profonde, ils vont être écrasés par ce phénomène, ces espaces qui se solidifient. C’est une métaphore très efficace, je trouve : parlez, parlez, avant que ce truc ne vous écrase !

Effectivement, c’est une saga en partie centrée sur la difficulté de communiquer et sur le fait que les circonstances extrêmes peuvent exercer une pression sur les individus qui les force à se dépouiller de leurs identités sociales.

G.A. : Dernière question sur F.A.U.S.T. Tu as une idée du nombre de volumes que tu lui consacreras ?

S.L. : En gros, la saga fera entre quinze et vingt volumes. Ça exigera encore 5 ou 6 ans. J’ai pris une décision il y a quelques mois. Quand tu parcours les trois premiers volumes, ils racontent une année. Or, l’histoire de F.A.U.S.T. se passe en vingt ans à peu près. Si je m’en tiens à ce rythme, je vais devoir raconter cela en 60 volumes, ce qui n’est pas envisageable. Je vais être obligé de faire des ellipses dans la série. Je peux faire un roman qui se passe cinq ans plus tard, mais j’ai l’impression de frustrer le lecteur de l’évolution du monde. Si je fais des sauts chronologiques trop importants, en réabordant un nouveau volume, je vais être obligé d’entrer dans une démarche de récapitulation. La technique que j’ai mise au point consiste à scander la série tous les quatre, cinq volumes – en l’occurrence, ce sera le volume V – d’un recueil de nouvelles qui se passent dans cet univers. Sans doute des novellas – quatre novellas de cent pages chacune. Ces novellas permettent d’aller vite, de montrer les transformations de cet univers pour attaquer ensuite une nouvelle période.

G.A. : Pourquoi un tel esprit de roman-feuilleton ?

S.L. : J’aime le feuilleton. Une des choses dont je rêve vraiment, ce serait de faire un feuilleton Librio par exemple, comme King. J’adorerais aussi faire un feuilleton dans la presse à raison de quelques feuillets chaque jour ou d’un bon paquet de feuillets par semaine dans un supplément du samedi. J’ai tellement aimé lire des feuilletons et j’ai tellement été frustré de ne pas en trouver quand je suis devenu lecteur de presse…

Je suis un feuilletonniste, oui. Maintenant, c’est aussi quelque chose qui a des limites. C’est un genre, il fallait que j’en passe par là ; il fallait que je développe un jour un grand univers. Une fois que F.A.U.S.T. sera terminé, j’aurai fait un livre-univers et puis on verra après.

Tu sais, tout ce que j’écris est interconnecté. C’est un ensemble qui a maintenant pour titre provisoire ou définitif Le Livre des ombres. Il va compter cinquante romans et cent cinquante nouvelles. Mon modèle, c’est Cordwainer Smith [Les Seigneurs de l’instrumentalité]. Le thème de l’instrumentalité était tellement fort qu’il s’est retrouvé en train de le décliner de façon naturelle. Je n’ai pas son talent ni un imaginaire aussi riche et aussi particulier, mais j’avais envie, quand j’ai commencé à écrire, d’être l’auteur français qui allait faire la chose la plus vaste. Alors, depuis, Bordage m’a bien compliqué les choses, Ayerdhal également, Wagner a un univers qui lui aussi est très vaste ! Il n’empêche que je raconte quelque chose qui commence juste après le Big Bang et qui se termine quelques milliers d’années après l’époque où on est aujourd’hui.

G.A. : Un des projets en cours, c’est une anthologie de nouvelles dont Fleuve Noir t’a confié l’édition. Qui sont les auteurs ? Te positionnes-tu forcément ou pas du tout par rapport à l’anthologie d’Ayerdhal, Genèses ?

S.L. : On est forcément obligé de se positionner par rapport au travail d’Ayerdhal. D’abord, parce que c’était la première anthologie professionnelle française depuis pas mal de temps et puis la première chez J’ai Lu. Et, d’une manière ou d’une autre, incomplète forcément, puisqu'il n’y avait que neuf textes contemporains, plus celui de Carsac. Elle ne pouvait pas rendre justice à tous les auteurs qui ont beaucoup travaillé ces dernières années pour redonner à la S.-F. en France ses lettres de noblesse.

Pour les auteurs, il y a Ayerdhal, Jean-Claude Dunyach, Richard Canal, Trudel, Yves Ménard, un autre Québécois (publié aux États-Unis), Sylvie Denis, Jean-Jacques N’Guyen, Thomas Day (" L’erreur ", qui finit le volume), Laurent Genefort (aussi bien que du Bruce Sterling), Wagner, [pas de texte de Lehman]… Une anthologie d’un million cent mille signes ! La publication est prévue pour mars 1998.

La préface est un peu plus longue que celle d’Ayerdhal. On est dans une période où on a besoin de donner au public non spécialisé et à la presse de plus en plus désireuse d’avoir une information sur la science-fiction, des petits vade-mecum ; de leur dire : voilà où on en est, voilà comment on en est arrivé là. On a la chance d’avoir un support qui va être tiré à plusieurs milliers d’exemplaires, qui va avoir – parce qu’il y a F.A.U.S.T. – un public un petit peu hors-genre. En une vingtaine de pages, je vais expliquer ce qu’est la S.-F., pourquoi la forme courte est si importante en science-fiction, pourquoi elle a tant de mal en France. Et puis, à la fin du volume, je donnerai un appendice qui renverra nomément aux revues, avec leurs coordonnées.

G.A. : Dans Ozone n° 6 (juillet-septembre 1997, p. 26), tu parles de la nouvelle comme d’une " merveilleuse machine littéraire "…

S.L. : Je suis bien plus un novelliste qu’un romancier. Nous n’avons pas dans notre littérature de grands ancêtres nouvellistes, sauf Maupassant. La tendance dans le milieu scolaire, : il s’agit plutôt de faire étudier des morceaux de romans et on se retrouve avec une image de la légitimité littéraire qui est bien plus celle du roman. Dans la S.-F. américaine, les grands ancêtres sont Poe, Lovecraft, Wells, qui écrivait non pas des romans mais des novellas ; à partir de 1926 et des revues, ce ne sont pratiquement que des auteurs de nouvelles qui publient. Le phénomène du roman de S.-F. américain n’arrive qu’à partir des années quarante.

Nous, ce n’est pas du tout notre culture. Nos grands ancêtres sont Jules Verne, Rosny-Aîné, Barjavel, Maurice Renard. L’essentiel de leurs œuvres, ce pour quoi ils sont connus aujourd’hui, ce sont des romans. Le seul qui n’a pas joué ce jeu-là, c’est Jean Ray, mais il occupe une place à part. Ça continue : les auteurs les plus populaires actuellement sont Werber, Dantec, Ayerdhal, Bordage, ce sont tous des auteurs de romans. Je suis un peu le seul qui, réellement, ait prêté autant d’attention à la nouvelle, mais c’était par incapacité à écrire des romans. J’ai percé avec F.A.U.S.T., je n’ai pas percé avec mes nouvelles, même si elles m’ont permis de me faire connaître dans le milieu des éditeurs.

Je suis un militant de la forme courte, pas seulement parce qu’il faut faire comme les Américains. Mais aussi, parce que je pense que, sans des novellistes forts, le genre n’avance pas. Ce n’est pas un hasard si, aujourd’hui, les auteurs qui font bouger le genre dans le monde anglo-saxon, sont MacAuley, Greg Egan, Baxter, Reed, Dan Simmons. Ce sont tous des immenses novellistes.

G.A. : À ce propos, j’ai été frappé par la proximité de ton texte " L’inversion de Polyphème " avec une nouvelle de Dan Simmons, " La mort du Centaure " (Galaxies, n° 2, automne 1996). Cet auteur compte-t-il pour toi ?

S.L. : C’est quelqu’un qui compte beaucoup. D’abord j’éprouve un mélange d’attirance et de répulsion à son égard. Très peu de textes de Dan Simmons me laissent indifférents. C’est le cas par exemple de son recueil de novellas, L’Amour, la Mort, que j’ai lu cet été. Mais, il y a un fond idéologique que je trouve souvent suspect. Dan Simmons a – cela explique aussi la puissance de son art – une fascination pour la violence qui va souvent trop loin. Ta comparaison ne me surprend pas parce que c’est vrai que ce sont deux textes sur l’enfance, sur le pouvoir de la lecture, de l’imagination, de la création d’univers partagés à plusieurs. " L’inversion de Polyphème " a en fait une nouvelle phare en point de mire : " The Body " / "Le Corps" de Stephen King [Différentes saisons].

Je suis un grand admirateur de King. J’ai voulu faire mon Stand by me à moi. La nouvelle de King est universelle : elle raconte un passage à l’âge adulte, l’acceptation de la mort.

G.A. : Tu es un écrivain, certes, mais aussi et d’abord un lecteur…

S.L. : Exactement. C’est également ma limite. C’est une mini-crise, la période que je traverse depuis quelques mois. J’écris depuis toujours pour une raison qui est probablement une mauvaise raison, qui est l’idée théorique mais réelle qu’un jour on peut avoir tout lu et n’avoir plus rien à lire. C’est pour ça que j’ai commencé à écrire quand j’avais dix, onze ans. J’avais découvert les romans de S.-F., mais il y en avait finalement assez peu à la bibliothèque municipale, je ne connaissais pas les éditeurs et j’ai très vite eu peur d’être arrivé au bout de ce qu’il y avait de disponible. Le commencement en écriture c’est ça : assurons-nous que ce plaisir est éternel ; écrivons, écrivons, écrivons, il y aura toujours ces histoires-là à lire. En fait, c’est un plaisir forcément frustré, puisqu’on ne peut jamais se mettre dans la situation d’un lecteur qui oublie ce qu’il a écrit. J’écris forcément pour une mauvaise raison : j’écris pour lire des textes que je ne peux pas lire !

Dans cette perspective, tout texte est une imitation chez moi. Il n’y a pas de texte réellement fondé sur un projet original.

 

G.A. : Pourquoi le regretter ? Tu le rappelais dans une interview : " Il n’existe pas de texte pur ", et ce n’est pas forcément un mal…

S.L. : C’est vrai. Je le crois. Mais, en même temps, je pense qu’il faut essayer d’en faire. Alors, le seul texte que je considère vraiment comme important pour moi, c’est " Nulle part à Liverion ". C’est le seul texte qui peut-être va rester. Les autres ne resteront pas, parce que ce sont des textes, romans et nouvelles, qui sont trop inscrits dans une envie de continuer à lire des choses anciennes. " La Sidération " a été écrite parce que j’ai adoré une nouvelle de Bruce Sterling. " L’inversion de Polyphème ", c’est pour rendre hommage à The Body. L’espion de l’étrange, c’était parce que j’avais envie de créer quelque chose comme un Twilight Zone français. Et ainsi de suite. Derrière chacun de mes textes publiés, il y a un autre texte miroir. Je ne crois pas que ce soit un projet littéraire autonome. Il faut que je change mon fusil d’épaule ; il faut que j’arrive à construire des romans et des nouvelles sur un projet personnel qui ne soit pas simplement un désir d’imiter, de faire mieux, de faire aussi bien, ou de retrouver un plaisir de lecture donné par quelqu’un d’autre.

Donc, je suis dans cette période-là où je dois assurer la transition. C’est pour cela que Tonnerre lointain est si étrange. C’est quelque chose que je n’ai jamais lu. En ce sens, je ne suis pas étonné qu’il ait déconcerté tant de lecteurs.

G.A. : Le visuel (cinéma, T.V., et autres) t’influence-t-il beaucoup ?

S.L. : Je considère que c’est une des déclinaisons de notre univers de référence, qui est l’univers de la S.-F. Les créations visuelles de mondes sont, pour l’imaginaire moderne, plus importantes en raison du nombre de gens qui les ont vues, pour qui ça sert de référence plus tard. C’est plus important X-Files que Dan Simmons, dans la réception que le grand public va avoir de la science-fiction. Hélas ou pas : ça, c’est une autre affaire.

Maintenant, comme tu l’as bien dit, je suis un lecteur-écrivain, je ne suis pas un spectateur-écrivain. Chacun a son point de départ. Quelqu’un comme Brussolo ne part pas de la fiction pour écrire ; il parle de ses fantasmes intérieures, de l’œuvre qu’il porte déjà en lui. Chacun trouve l’énergie d’écrire où il peut. Moi, ça a vraiment été la littérature et l’écrit.

G.A. : La littérature reste-t-elle un engagement pour toi ?

S.L. : ‘Engagement’ est un mot compliqué. Très peu de livres ont changé l’histoire du monde. On peut faire les livres les mieux construits, les romans les plus touchants, au service des causes les plus justement défendues, on changera la mentalité de moins de personnes que la plus conne des émissions de télé. Ça relativise l’engagement. Cela dit, choisir d’écrire plutôt que de simplement continuer à consommer de la fiction et, de nos jours, pour quelqu’un qui a des conditions de vie normales, on peut passer sa vie dans la fiction, sans jamais avoir besoin d’écrire, de mettre en œuvre son propre imaginaire… face à l’imaginaire d’auteurs tellement meilleurs et toujours à disponibilité.

Ne pas décider d’être un simple consommateur de fictions mais aussi d’être un producteur de fictions, est probablement un engagement. C’est le refus d’être un simple consommateur et dire ‘mon imaginaire vaut celui des autres’. J’ai du mal à aller au-delà de cette définition de l’engagement pour la littérature. Encore une fois, je suis pessimiste sur le pouvoir qu’a un livre de déplacer les mentalités ou de les changer. Je pense, par contre, qu’une littérature considérée comme une entité collective – comme la S.-F – déplace les choses. La S.-F. prise dans son ensemble (la télévision, le cinéma, la littérature, la B.D., les jeux, l’image) a changé le XXe siècle, c’est évident. En cela, j’ai conscience d’être un rouage d’un mouvement littéraire, philosophique, social important.

 

 

G.A. : Dans le n° 42 de Phénix (août 1997, p. 202), Baudou parle de toi comme " L’Intellectuel de la S.-F. française "…

S.L. : J’ai des devanciers prestigieux : Jacques Goimard, Gérard Klein. Je ne suis pas ce qu’on peut appeler un intellectuel. Ma formation s’est arrêtée à l’Université au niveau de la maîtrise. J’ai une bonne culture générale dans plusieurs domaines, qui me permet de lire éventuellement un essai de Gérard Genette ou Paul Ricœur sur le temps dans la fiction. Il est vrai que je ne détache pas l’écriture de la fiction de la théorie de la fiction… c’est une démarche intellectuelle. Klein et Goimard sont de vrais intellectuels de formation ; moi, je me suis arrêté à mi-course. Il faudra surveiller Laurent Genefort qui, lui, fait une thèse de littérature. Il aura sans doute les instruments théoriques et littéraires qui permettront peut-être de dire des choses importantes.

 

G.A. : Serge Lehman du Haut-Lieu, Serge Lehman fantastique, c’est à l’occasion, comme ça en passant ? Ou cela pourrait devenir un aspect fort de ta création ?

S.L. : Le fantastique est pour moi aussi important que la S.-F.

G.A. : Pourquoi alors en écrire aussi peu ?

S.L. : Je suis plus un calculateur qu’un intuitif. L’appropriation du langage de la science-fiction se prête mieux au calcul que celui du fantastique. La seule fois où je l’ai fait, c’est Le Haut-Lieu. Ça a marché. Mais les critiques ont très bien vu l’aspect calcul. Si mes souvenirs sont bons, Curval dans Le Magazine littéraire a dit : " C’est un roman fantastique rationnel ". Il y a une hypothèse qui n’est pas saisissante, mais théorique. Le monde rétrécit, c’est presque une hypothèse de S.-F.

G.A. : Quels sont selon toi les points de convergence, les passages, entre la S.-F. et le fantastique ?

S.L. : L’année prochaine à la Convention, je donnerai une conférence, qui sera à la fois une conférence réelle et une provocation, qui s’appelle " Pour une définition statistique de la science-fiction ". J’essaye de montrer qu’une œuvre de S.-F. peut se réduire à un cahier des charges en deux temps. On peut définir toute œuvre de S.-F. avec de grands raffinements pour séparer les sous-genres internes, avec un grand luxe de précisions. Avec une première vague de questions qui est : ‘Où et quand ça se passe ?’ Et une deuxième vague de questions qui est la nature de l’hypothèse romanesque de l’auteur. Si on fait un arbre qui combine les différentes valeurs de réponses à ces questions, on arrive à une trentaine de catégories qui définissent tous les sous-genres de la S.-F. Et pourtant, vous pouvez très bien remonter l’arbre et arriver à la catégorie ‘hard science’ et faire derrière une opération d’écriture qui transforme le genre en roman fantastique. Donc, la définition est à la fois nécessaire et presque suffisante pour une définition statistique de la S.-F., et en même temps, par le jeu d’une opération d’écriture, on peut quasiment faire basculer un texte défini comme un texte de ‘hard science’ dans le fantastique. Parce que, au fond, entre le cahier des charges théorique d’un texte – mis en place théoriquement ou intuitivement par l’auteur – et la mise en écriture, il y a une opération supplémentaire qui se produit, qui s’appelle la littérature. L’écran littéraire entre le fond du texte et le lecteur a sa propre autonomie.

S’il suffit de trois mots pour transformer un texte de SF. en un texte fantastique, c’est que la différence n’est pas bien grande. En même temps, ces trois mots mettent en place un processus littéraire d’une grande complexité, qui est la création d’un monde derrière, ce monde renvoyant à quelque chose de rationnel ou d’irrationnel.

Je ne décide pas de mes amours : en tant que lecteur, j’aime autant la S.-F. que le fantastique. J’aime Stephen King, j’adore Peter Straub. Le fantastique pourrait tout à fait devenir quelque chose de dominant chez moi. Pour être clair, tout le monde de Noirville [ Le Livre des Ombres dans La Sidération], le monde de " L’inversion de Polyphème ", le monde de L’espion de l’étrange, j’ai prévu une vingtaine de nouvelles et une dizaine de romans purement fantastiques sur le sujet.

Entretien recueilli le samedi 11 octobre 1997, au Cyber-Fiction, Cannes 1997.

 

Cycle F.A.U.S.T.

Fleuve Noir, sous la direction de Jacques Baudou.

• F.A.U.S.T., septembre 1996.

• Les Défenseurs, novembre 1996.

• Tonnerre Lointain, juin 1997.

• L’Âge de chrome, ± mars 1998.

 

Prix littéraires francophones

• Grand Prix de l’imaginaire 1995, catégorie Nouvelle française pour " Dans l’abîme ".

• Prix Rosny-Aîné 1995, catégorie Nouvelle, pour " Dans l’abîme ".

• Prix Ozone 1997, catégorie Roman SF francophone, pour F.A.U.S.T.

• Prix Ozone 1997, catégorie Nouvelle SF francophone, pour " Nulle part à Liverion ".

• Prix Rosny-Aîné 1997, catégorie roman, pour F.A.U.S.T.

• Grand Prix de l’Imaginaire 1998, " Meilleur roman français " pour F.A.U.S.T. (les deux premiers tomes).

 

Quelques nouvelles

 

Lehman en a écrit une trentaine.

• La Sidération, Éditions Encrage/Destination Crépuscule, collection " Lettres-SF " n° 2, mars 1996, 158p. Recueil de nouvelles : " Un songe héliotrope ", " Le Jeu du Dispatcheur ", " Dans l’abîme ", " Le Livre des Ombres ", " Le Chasseur dans l’escalier ", " La Sidération ". Entretien avec André-François Ruaud. Préface de Joseph Altairac.

• Les Mularis, Bifrost n° 2,

• L’inversion de Polyphème, Bifrost, n° 5, mai 1997, p. 8-43.

• La bibliothèque des engoulevents dans la cabane, inspirée de Kurt Vonnegut, Le cri de l’engoulevent dans Manhattan désert.

• Nulle part à Liverion, nouvelle recueillie dans Genèses, anthologie dirigée par Ayerdhal, J’ai Lu-SF.

• Le système Dougoujiev, sous le pseudonyme de Karel Dekk, Yellow Submarine, n° 121, 1997.

 

Romans

 

Hormis les F.A.U.S.T. :

• La Loi majeure, Fleuve Noir, coll. " Anticipation ".

• Hydres, Fleuve Noir, coll. " Anticipation ".

• Espion de l’étrange, Fleuve Noir, coll. " Anticipation ", 1991. Sous le pseudonyme de Karel Dekk.

• Le Haut-Lieu, Fleuve Noir, coll. " Frayeur ", 1995.

• Wonderland, Fleuve Noir, coll. " Anticipation ", 1997.

• L’ange des profondeurs, Fleuve Noir, coll. " Mystères SF ". À paraître en novembre 1997.

• Aucune étoile aussi lointaine, J’ai Lu, coll. "Millénaires", 1998.

• Un roman pour les éditions Baleine, dans la série ‘Macno’.

 

 

***

 

AMÉLIE NOTHOMB

propos recueillis par Jacques Mercier

 

Amélie Nothomb :

"Avec la S.-F., on est sûr de ne pas s’ennuyer !"

Avec son roman "Péplum", Amélie Nothomb entre-t-elle dans le monde de la science-fiction ? Bien sûr, une partie de l’action se passe en l’an 2580, mais est-ce suffisant ? On a écrit de ce livre que c’était bien plus que la version policière d’une des plus grandes manipulations de l’histoire de l’humanité, plus qu’un récit d’aventures ou qu’un roman fantastique. Après "Hygiène de l’assassin", "Le Sabotage amoureux", "Les Combustibles" et "Les Catilinaires", ce roman consolide la réputation d’écrivain polyvalent talentueux de l’auteur.

J’ai appris à lire dans Hergé.

 

J.M. : Pour en finir une fois pour toutes : à votre avis, "Péplum" est-il un roman à classer dans la science-fiction ?

A.N. : Je dirais plutôt qu’il s’agit d’une parodie de S.-F. Je n’ai pas les moyens scientifiques d’écrire un vrai livre de science-fiction.

J.M. : Cependant si on considère que la S.-F. n’est pas uniquement celle des savants, mais une science très littéraire qui répond plus aux critères d’écriture que de la vérité scientifique ?

A.N. : Si S.-F. signifie "porte ouverte", alors oui !

 

J.M. : Avez-vous lu du fantastique, de la science-fiction dans votre enfance ?

A.N. : J’ai appris à lire toute seule dans les albums d’Hergé. j’adorais ça ! "Objectif Lune" (1953) et "On a marché sur la lune" (1954) bien entendu ; mais aussi les albums de BD d’E.P. Jacobs. J’ai pourtant un problème de définition avec la science-fiction. Je ne suis pas une spécialiste et je n’ai pas lu beaucoup de livres répertoriés dans de telles collections. Je n’ai pas lu les professionnels de la S.-F.

 

J.M. : Parce que ce n’est pas de la grande littérature ?

A.N. : Je n’ai pas ce genre de réflexion. Si les critiques n’ont pas toujours bien considéré ce genre, on sait qu’ils avaient fait de même avec le roman policier, alors qu’aujourd’hui les critiques les plus écoutés s’y intéressent sans complexe. Le côté parfois enfantin, voire naïf de la S.-F, ne signifie pas que ce n’est pas de la bonne littérature.

 

J.M. : L’avenir de la science-fiction ?

A.N. : Ce serait le comble qu’un genre littéraire parlant essentiellement de l’avenir n’en ait pas un lui-même ! Je crois que tout commence pour la S.-F. Et je ne suis pas la seule à penser ainsi. Prenez Jacqueline Harpman, elle a dit une bien jolie phrase à son propos : "La littérature en général met en scène des individus extraordinaires qui vivent des aventures ordinaires. La S.-F. met en scène des individus ordinaires qui vivent des aventures extraordinaires."

 

Nous sommes presque en 2001.

 

J.M. : Comment expliquer le nombre de véhicules artistiques empruntés par la S.-F ? La BD, dont nous avons déjà parlé, mais aussi et surtout le cinéma ?

A.N. : Parce qu’elle raconte toujours une histoire pleine de rebondissements, qu’on sait en abordant la S.-F. qu’on ne s’y ennuiera pas. Alors que l’introspection qui sévit dans le roman français en général est plus ennuyeuse.

 

J.M. : La littérature "normale" est ennuyeuse ?

A.N. : Aujourd’hui l’introspection n’a jamais été autant à l’ordre du jour, mais il n’en a pas toujours été ainsi. D’ailleurs l’aventure, la S.-F ne datent pas de cette fin du XXe siècle : Cyrano de Bergerac ou Jules verne, par exemple ! ("Les États et Empires de la Lune", Savinien Cyrano de Bergerac : 1657 ; et "De la Terre à la Lune" Jules Verne : 1865.) N’oublions pas que la littérature peut être beaucoup de choses ; elle comporte des pistes multiples.

J.M. : Un roman apprécié en particulier ?

A.N. : Adolescente, j’ai découvert avec enthousiasme "Le Voyageur Imprudent" de René Barjavel (1943). J’ai aimé la dimension poétique de l’ouvrage.

 

J.M. : Un film apprécié en particulier ?

A.N. : S’il faut en choisir un, ce sera "2001 l’Odyssée de l’Espace" (Stanley Kubrick – 1968). D’ailleurs on y est bientôt…

 

J.M. : Vous qui aimez les mots, il en est un qui revient souvent à propos de cette littérature dont nous parlons, c’est "Utopie". Il vous plaît ?

A. N. : Thomas More a écrit à ce sujet ("La description de l’île d’Utopie", 1516). À propos de "Péplum" j’avais plutôt utilisé le mot plus rare d’"Uchronie". "Utopie" me fait penser aux lendemains qui chantent… et l’on constate que ces lendemains se révèlent le plus souvent des cauchemars !

 

La science-fiction,

une religion ?

 

J.M. : On entend parfois dire que la science-fiction est une sorte de religion vivante, avec ses dogmes, ses hérésies. Gérard Klein ajoute qu’elle correspond à l’évolution de la société globale, à ses fractures et à ses malaises. Qu’en pensez-vous ?

A.N. : Quelle que soit la discipline artistique, on n’est jamais éloigné des sectaires. La science-fiction est proche des sectes… voyez en Californie, la mort des adeptes qui souhaitaient se retrouver derrière la comète ! Tout est danger dès qu’on y croit, dès qu’il y a foi.

 

J.M. : L’histoire de la S.-F. parce qu’elle a été considérée comme une littérature mineure a abouti à une plus grande liberté, un irrespect qui lui est acquis. Est-ce une de ses caractéristiques ?

A.N. : Avec les genres majeurs aussi, on peut tout se permettre ! On écrit – et j’écris – ce que je veux… en toute liberté !

 

J.M. : Précisément, avez-vous un jour été tentée d’écrire vraiment un livre de S.-F ? Vous qui en écrivez bien plus que vous n’en publiez !

A.N. : Vous avez raison, "Péplum" est la seconde incursion dans ce domaine. Mon tout premier roman écrit à l’âge de 17 ans peut s’apparenter à la S.-F. Je décrivais une société de l’avenir, qui vivait dans un grand œuf lancé dans l’espace. Le pouvoir politique vivait dans le jaune de l’œuf et le peuple dans le blanc. Une révolution a tout fait basculer et c’est une grande omelette spatiale qui continua d’évoluer dans l’espace infini jusqu’à la fin des temps…

 

Machine,

créateur et créature…

 

J.M. : Vous vous souvenez de la victoire en mai du superordinateur Deep Blue contre le champion du monde des échecs Gary Kasparov. À cette occasion, Serge Lehman ("Wonderland") déclarait que ce n’était qu’un début, mais qu’il n’était pas sûr que si un ordinateur accédait à la conscience, sa démarche passerait obligatoirement par un refus de ses créateurs. (Le Soir – 13-5-97)

A.N. : Comme la créature imite toujours son créateur, l’ordinateur imitera l’homme. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? J’ai peine à croire qu’on pourra faire pire que l’homme ! Mais dans ces réflexions, ce qui m’étonne c’est qu’on s’étonne ! Il est normal que la machine batte Kasparov. L’ordinateur que nous avons créé nous dépasse et nous le savons depuis le départ…

 

La littérature est devenue anglo-saxonne.

 

J.M. : Le terme S.-F. est américain, comme son invasion en Europe francophone avec le jazz et les GI’s à la fin de la guerre 39-45. À votre avis, le rejet par la plupart des écrivains en place était-il un rejet culturel ?

A.N. : Les Européens sont naturellement et à chaque fois contre ce qui vient des États-Unis, mais cinq ans plus tard, en moyenne, ils font la même chose et c’est très bien ainsi. Comment ignorer un auteur aussi prestigieux que Philip K. Dick, par exemple, dans la S.-F. ? (1928-1982 : "Ubik".) Le centre de la Littérature aujourd’hui ne se situe plus dans la Francophonie, il est dans le monde anglo-saxon. Je ne dis pas ça avec plaisir, mais c’est la vérité.

 

J’apprends encore à Amélie Nothomb qu’un certain Louis-Sébastien Mercier avait écrit en 1771 : "L’an deux mille quatre cent quarante." Hélas, contrairement à 2001, il y a réellement peu de chance que je vive cette année-là, décrite par un (peut-être ?) ancêtre de ma famille… à moins que la machine à explorer le temps… ?

 

***

THOMAS OWEN

Propos recueillis par G. Cantala

Nous avons rencontré Thomas OWEN à son domicile bruxellois, où il nous a reçus très aimablement, pour se prêter avec complaisance au jeu des questions et des réponses, sur le ton de la conversation.

 

G. CANTALA : Thomas OWEN, vous êtes un homme dont l’œuvre est réputée et sur laquelle vous vous êtes déjà largement expliqué.

Dès lors, nous aimerions approcher l’homme, ses idées et ses méthodes de travail. Pour débuter, quelles sont vos sources d’inspiration ? Vos premiers romans sont fortement imprégnés d’anglophilie. Est-ce dans la lignée d’autres romanciers belges de l’époque, tel Louis Thomas Jurdant, qui situe lui aussi, à cette époque, l’essentiel de ses ouvrages en Angleterre ?

THOMAS OWEN : En fait, c’était plutôt une mode. Mes premiers romans sont des enfants de la guerre et empreints d’un certain caractère anglophile. Choisir des personnages anglais, des sites anglais, cela avait, à l’époque, un petit air de résistance à l’occupant. De plus, à l’époque, on imaginait mal un roman policier ne baignant pas dans une ambiance anglo-saxonne. Les ruelles ténébreuses de Londres appartenaient bel et bien à la tradition littéraire.

 

G.C. : Mais vous finissez par la quitter, cette Angleterre mythique.

Th.O. : Oui, je la quitte. Parce que, finalement, je découvre que mon univers n’est pas celui d’un reporter, mais celui d’un homme dont l’imagination folâtre dans toutes les directions, qui n’est pas obligé de s’en tenir ni à un endroit, ni à un certain personnage, ni à un certain milieu social. À ce moment, je me destitue, me dénationalise. Sans intérêt politique non plus, je me dégage de toute appartenance.

Après, j’ai eu d’autres textes, d’inspiration balkanique, eux. J’avais eu l’occasion de faire un voyage dans les Balkans et, de plus, j’avais beaucoup d’admiration pour l’écrivain P. Istrati, qui habitait Paris. Son grand talent et ses textes dégageaient un climat très particulier.

 

G.C. : N’est-ce pas aussi le fait d’une certaine maturation de l’auteur qui se dégage de situations bien connues, rassurantes, pour prendre son envol, qui accède à un univers plus personnel, et plus universel aussi ?

Th.O. : C’est l’évidence même. De plus, comme je ne fais jamais de plan, ni pour un roman, ni pour un conte, je démarre avec quelques personnages, un lieu et, brusquement, je m’aperçois que ce petit monde se met à bouger sans moi, et que j’en deviens le spectateur. Pour arriver à cela, il me faut déblayer, simplifier. Mes histoires ne sont plus liées, alors, à des sites, à des civilisations. Ça débouche sur le fantastique à l’état pur. C’est celui de l’homme seul.

Jean Ray, lui, plutôt que de se pencher sur ses personnages, multipliait les péripéties auxquelles ils participaient. Le fantastique englobait tout son univers. Le personnage est interpellé par quelque chose de bizarre qui fait irruption dans sa vie. Chez moi, l’inspiration fantastique est intimement liée à la vie intérieure des protagonistes.

 

G.C. : Si l’on vous comprend bien, pour écrire, vous attendez plutôt que quelque chose hors du commun se passe autour de vous ?

Th.O. : Oui, mais l’événement bizarre ne doit pas être nécessairement extraordinaire. Le déclenchement de l’imaginaire peut naître de peu de chose. Un exemple. Vous croisez dans la rue une femme portant une grande enveloppe brune. Vous vous dites : " Tiens, il y a peut-être des radiographies là-dedans ". Et vous commencez à imaginer des choses. Voilà quelqu’un qui porte son destin dans une enveloppe. Ça, c’est du fantastique ! Pourtant, cette personne ne sait pas ce qu’elle porte dans son sac. Il faudra que le médecin les examine, ces radiographies. Voyez-vous, pour qu’une chose devienne passionnante, il suffit de l’observer longuement. Autre exemple. Imaginez quelqu’un couché dans l’herbe.

Il voit des herbes, de simples herbes, mais qui peuvent devenir tout un monde, pour qui a un peu d’imagination. Pour une fourmi, ce monde devient un univers énorme ! C’est ça le merveilleux, c’est ça le fantastique !

 

G.C. : Si on vous suit bien, votre fantastique se nourrit de l’observation du monde, pas de grands mythes, ni de panthéons à la Lovecraft ?

Th.O. : Non. Je suis, un observateur, attentif des choses qui m’entourent, et je découvre beaucoup de choses, sans les avoir vraiment cherchées ou réorganisées à l’avance. Je suis un observateur du quotidien, mais aussi de la Langue. Pour moi, le mot ne sert pas seulement à exprimer une idée. Le mot suggère l’idée. Le mot, pour moi, est une image. Par exemple, pour la naissance d’un conte, me vient une phrase comme : " Les parterres saccagés ". C’est une phrase de Borges. À ce moment, je vois des rosiers que des cavaliers sont en train de piétiner. C’est le début d’un conte. C’est une image, mais le mot a eu une résonance qui a fait naître un spectacle, une idée.

 

G.C. : Dans le même ordre d’idées, peut-on dire que, pour vous, un mot n’est plus une chose immédiate, mais une chose médiatisée par le biais du bagage culturel. Tel un papier qui cesse d’être un simple papier, mais va se charger de tout un contenu ?

Th.O. : Oui. Je me rappelle le cas d’un tout petit gamin à qui on avait donné un billet de cent francs et qui n’en faisait aucun cas.

Quand on lui posa la question : " Qu’est-ce que c’est que ça ? ", il répondit : " Un papier ". Le fait que ce morceau de papier avait acquis une valeur monétaire, qu’il soit imprimé, ne l’atteignait pas, parce qu’il n’avait pas franchi le cap des valeurs matérielles et du côté " argent " du papier monnaie. C’était un problème de réception et d’information.

 

G.C. : Parlant de culture, il paraît, après une lecture intensive de vos écrits que vous êtes marqué par un certain monde, une certaine catégorie sociale, relativement privilégiée.

Th.O. : Oui, c’est un peu mon monde, et c’est en tout cas le monde de ma jeunesse. Mon père était avocat, j’ai étudié dans un bon collège jésuite, à Saint-Michel, c’étaient d’excellents éducateurs très sévères. J’ai fréquenté l’Université, ce qui n’était pas fréquent, à l’époque. C’est vous dire que je suis un privilégié, que je fais partie d’une tranche de la société – sans appartenir au milieu de la " galette ", de l’argent, et des gros moyens – de gens qui n’ont cependant jamais connu les deux problèmes que je trouve majeurs : la faim et le froid.

 

G.C. : Au-delà des mécanismes de vos intrigues, ce sont les mœurs de ces gens-là que vous décrivez. Aussi celles du monde de l’art et des critiques d’art, que vous connaissez bien.

Th.O. : C’est ça aussi. Prenez la critique d’art, puisque vous en parlez.

Il y a, d’un côté, le monde des peintres, qui est un monde infiniment sympathique. Mais dans lequel il y a des personnages de qualité, d’un côté, et une bande de " cloches ", qui ne feront jamais rien, de l’autre. Il y a bien sûr, aussi, le problème des mérites et des privilèges que confèrent les relations de famille et autres. Donc, il y a les artistes et il y a ceux qui vivent des artistes : les galeries et autres marchands d’art. Ce sont des professionnels spécialisés qui ont une clientèle elle aussi spécialisée et qui travaillent d’après des catalogues et des listes de clients. Il y a des gens qui s’imaginent qu’il suffit d’ouvrir un magasin et d’écrire, au-dessus de la porte : " Ici, galerie ". C’est faux. D’un autre côté, il y a l’acheteur, qui est, à la fois, le client et le collectionneur. C’est un grand mot, mais, à l’origine, c’est un personnage qui a une âme, et qui est aussi un mécène. Jadis, on " faisait " encore de la peinture sérieusement, on ne faisait pas des investissements. À ce moment, les gens riches étaient de vrais mécènes. À l’heure actuelle, on croit qu’acheter de la peinture, c’est investir. C’est une erreur, car c’est un jeu de hasard. Si un artiste a du talent à 25 ans, rien ne dit qu’il en aura encore à 40.

C’est tout un monde aux mœurs très particulières et très intéressantes.

 

G.C. : On a le sentiment que certains artistes véritables n’arrivent pas à vivre de leur art, tandis que des gens qui n’en sont pas y arrivent très bien.

Th.O. : Le monde de l’art est terriblement compliqué. On n’est jamais à l’abri des combines. Si vous voulez bien analyser ce qui se passe, vous constaterez que les conservateurs de musées et les grands marchands sont de mèche. Ils peuvent décider que Monsieur Tartempion va devenir un grand peintre. À ce moment, un musée va lui consacrer une exposition, et tous les autres diront : " Tartempion, quel génie ! ". Et voilà Tartempion lancé ! Et cela fonctionne sur le plan international.

 

G.C. : Ne croyez-vous pas que, du côté de la littérature, c’est un peu la même chose ?

Th.O. : Ce n’est pas exclu. Il y a des éditeurs qui sont des spécialistes de la notoriété. Vous voyez des types dont on n’a jamais parlé, sortir brusquement de l’ombre et connaître un énorme succès. Mais c’est moins fréquent.

 

G.C. : On lance un romancier, comme on lance un chanteur, c’est-à-dire comme un produit ?

Th.O. : Comme on lance du Coca-cola.

 

G.C. : Ce n’est pas un peu triste, et même dangereux, pour l’art lui-même ?

Th.O. : Oui, mais tout est triste, là-dedans. On se rend bien compte qu’on vit dans un monde d’imposture.

 

G.C. : J’ai l’impression que vous venez d’une époque où, avoir un métier, industriel comme vous-même l’avez été, ça voulait dire quelque chose de sérieux, et que ce n’est plus vraiment le cas.

Th.O. : Ah ça oui ! J’ai été meunier pendant toute ma vie. J’ai fait des études de droit, mais je n’ai pas exercé comme avocat. En fait, j’ai dirigé une entreprise de meunerie : la Minoterie de Trois Fontaines à Vilvorde et j’y suis entré afin d’avoir une situation et de pouvoir me marier. Docteur en droit, ce n’est pas une situation, mais un titre. Alors, j’ai trouvé cette situation et j’ai prospéré. Cela m’a fait une belle carrière.

À cette époque, un directeur d’usine, on appelait ça un " usinier ". C’était un homme qui était dans son usine, qui voyait ses ouvriers, qui faisait, tous les jours, le tour de son usine. Parce que tout avait encore une dimension humaine. Maintenant, les entreprises sont devenues des monstres invisibles, anonymes, des enseignes, des réclames. Quand on vous dit " Assubel ", ça ne vous dit rien. Mais quand on vous disait, dans le temps, " Moulin de 3 Fontaines ", vous pensiez blé, farine, pain,…

 

G.C. : N’avez-vous pas l’impression que tout " s’anonymise ", dans notre société, se dilue, comme un fantôme qui s’évapore ?

Th.O. : C’est pessimiste, mais je suis très pessimiste, sauf pour les choses de la vie de tous les jours. Ce qui me peine, par contre, ce sont tous ces malheureux qui souffrent du froid et de la faim. Mais c’est le fruit de la dégradation générale. La recherche scientifique, l’enseignement, le sport, tout est devenu combine.

G.C. : N’est-ce pas une raison supplémentaire pour en revenir à une morale de vie beaucoup plus stricte, en ce qui concerne les rapports humains ?

Th.O. : Il n’y a pas de doute ! Seulement, à l’heure actuelle, tout qui prêche l’ordre, est suspect. Si vous prêchez l’ordre, vous êtes d’extrême-droite !

 

G.C. : Ça, c’est une simplification que certains, qui vivent du désordre, voudraient bien imposer comme règle.

Th.O. : Et dont on abuse ! C’est extraordinaire, la façon dont on est envahi. Je ne veux pas paraître raciste, je suis sans préjugés. Mais je trouve que l’envahissement de l’Europe par tous ces gens qui arrivent de partout, a quelque chose d’inquiétant.

Si on m’avait offert de participer au pouvoir quand j’avais vingt ans, ça m’aurait fait plaisir de devenir un homme puissant. Maintenant, je n’en voudrais plus. Qu’est ce que vous voulez qu’un homme puisse encore faire, maintenant ? Qui peut encore prétendre mettre de l’ordre quelque part ? Ça ne fait que se dégrader de plus en plus. Prenez l’Enseignement dont on a fait (maintenant) un drame. Ce n’est là qu’une répétition générale. Une répétition pour faire trébucher la société.

Tout prépare une désagrégation. On voit des gens descendre dans la rue au nom de diverses motivations, des gens qui n’étaient pas faits pour s’unir sur ces revendications. Mais ils se sont unis pour tenter de faire échec à ce qu’on tente de faire d’eux. Je ne dis pas que ce qu’on veut faire est bien ou pas, mais qu’il n’y a plus de solutions.

 

G.C. : Ça ne doit pas vous inspirer, pour écrire.

Th.O. : Je trouve cela très triste.

G.C. : Après toutes ces considérations morales et philosophiques, je voudrais revenir un peu à nos moutons, soit Thomas Owen l’écrivain.

Et à ce sujet, je souhaiterais connaître un peu mais vos méthodes de travail. Avez-vous, pour travailler, des heures, des jours, et des lieux fétiches ?

Th.O. : Non. Je travaille à toute heure du jour ou de la nuit, sans préjugés et sans préférence. Avant, je travaillais plutôt de nuit, maintenant, je me fais vieux et je préfère le jour.

Quant aux endroits, je travaille ici, à Bruxelles ou à la côte. Je travaille un peu partout, et dans la bonne humeur.

Au point de vue du matériel, je travaille avec un stylo à bille. Il ne faut pas se préoccuper de son remplissage, c’est très pratique. Je ne travaille d’ailleurs plus à la machine. Celle dont je connaissais le clavier est " morte ".

 

G.C. : Pas d’ordinateur ?

Th.O. : Oh non ! Ça me dépasse.

 

G.C. : Est-ce que vous êtes du genre Balzac, à corriger sans arrêt ses épreuves, au point qu’il avait un tarif spécial pour le travail des linotypistes, chez ses éditeurs ?

Th.O. : Je réalise toujours trois versions. La première, manuscrite, directe. Puis, à partir de la seconde, je travaille avec mon dictionnaire, pour être sûr d’employer le terme propre et ça, ça n’avance pas vite. Puis une troisième et dernière pour éliminer les dernières fautes.

 

G.C. : Vous êtes-vous imposé un rythme de travail, un nombre de pages par jour ?

Th.O. : Pas vraiment, mais je cherche à me discipliner.

 

G.C. : Une dernière question, pour nos lecteurs indiscrets. Avez-vous un projet, roman, recueil de contes, ou autres, en route ?

Th.O. : Je voudrais écrire encore un roman, mais le temps passe ! J’espère aussi réunir assez de contes pour en faire un volume. Et j’ai des tas de notes où il y a pas mal de déchets et où il faudra mettre de l’ordre.

Avant de nous séparer, je voudrais profiter de l’occasion qui m’est donnée, pour lutter pour l’émancipation de la femme. Il est impensable que la femme soit vouée à un sort aussi injuste. Quand je pense à son sort, dans le monde, je suis indigné. Même le Christ est né de la femme, ce qui prouve la grandeur de celle-ci. Il faut libérer la femme de ses servitudes. Même l’homme qui aide sa femme n’en fait pas trop. Que ce soit la paysanne, l’ouvrière, l’employée, la vendeuse de magasin, toutes ces femmes peinent toute la journée. Puis, le soir, il faut s’occuper de la maison, des gosses et puis encore coucher avec son mari ! Ça ne va pas! Cette espèce de " mission admirable " de la mère, gardienne du foyer familial est un leurre qu’il faut dissiper. Ce sont des servantes, oui, pas des égales. Il faut prendre conscience qu’il n’y pas nécessairement de fatalité à cet asservissement. Voilà ce que je souhaitais proclamer mon attachement à la cause de la libération de la femme. Mais pour réussir, il faudra faire des progrès scientifiques tels qu’on pourrait, un jour, obliger les hommes à accoucher !

 

G.C. : Thomas OWEN, nous allons vous laisser, je vous remercie de nous avoir reçus et de nous avoir confié vos impressions et vos idées sur notre pauvre monde.

 

Les Éditions Lefrancq ont publié quatre volumes reprenant l’intégrale des œuvres de Thomas Owen.

 

Propos recueillis le 6 mai 1996.

 

***

 

Neal Stephenson

Par Michael Goldberg

 

MG : Le samouraï virtuel a donné aux gens une vision futuriste de la vie sur le réseau. Ce que vous avez écrit, et ce que William Gibson a écrit, a fourni un arrière-plan fantastique à ce qui se passe réellement dans le monde. Cela inspire également des gens qui tentent de dupliquer et de suivre cette vision à leur façon. Comment ressentez-vous cela ?

NS : De façon étrange, je ne suis pas bien positionné pour juger de cela. J’ai écrit Le samouraï virtuel, je pense, en 1990, je l’ai posté à mon agent, et dès que je fus sorti du bureau de Federal Express, c’était tout. C’était terminé pour moi. Maintenant, je suis conscient qu’il est lu parce que je reçois des avis de l’éditeur de temps à autre me disant que autant de copies ont été vendues, et, fréquemment, je trouve des références dans la presse à son sujet. Lorsque je vais faire des lectures, ce qui ne m’arrive pas souvent, je tombe sur des gens qui me disent, Neal, il y a des sociétés dans Silicon Valley qui en gros jettent Le samouraï virtuel sur la table en disant : " Voici nos projets pour l’avenir ". Si cela arrive réellement, je suis heureux que ces gens achètent le livre et le trouvent intéressant, je suppose. Mais je ne fais pas partie de ces sociétés. Je ne passe pas mon temps dans les tranchées à observer ce qu’elles font au jour le jour, et donc je dois m’en tenir à ce qui m’en est rapporté par d’autres.

MG : Quel a été l’impact sur votre vie du succès du Samouraï virtuel ?

NS : Il m’est devenu plus facile de prendre contact avec les gens au téléphone. De nombreuses personnes qui font des trucs que je trouve cool en matière de technologie semblent avoir lu le livre. Si je veux échanger des e-mails avec ces personnes ou leur parler, je n’ai pas besoin d’expliquer qui je suis.

MG : Rien de fantastique.

NS : Pour moi, ça a quelque chose de fantastique, parce que j’aime la technologie. J’aime les ordinateurs. J’aime la science. J’aime simplement les idées qu’ils proposent, les choses que les gens fabriquent dans leur tête. Les gens avec lesquels j’apprécie le plus de parler sont les hackers et les scientifiques, et les gens qui bricolent.

MG : Quand vous vous êtes assis pour écrire L’âge de diamant, cela a-t-il été difficile vu le succès du Samouraï virtuel ?

NS : Au moment où j’écrivais L’âge de diamant, il paraissait probable que Le samouraï virtuel allait bien fonctionner, faire mieux que mes autres livres. Mais il n’avait pas encore eu le succès qu’il a récolté par la suite. Cela n’a donc pas eu d’influence réelle. Le problème se poserait plutôt maintenant.

MG : À propos de ce que vous écrivez ?

NS : À propos de tout ce que je pourrais entreprendre dans le futur proche. Je pense que cela rend moins désireux de prendre des risques.

MG : Comment envisagez-vous cela ?

NS : Ca ne me tracasse pas trop. Tout ce que cela signifie, c’est que je suis maintenant plus disposé à être soigneux et méthodique plutôt que de me ruer dans n’importe quoi avant de me sentir prêt à le faire. L’âge de diamant était d’une certaine façon un essai pour écrire quelque chose de plus bizarre et de moins accessible que Le samouraï virtuel. Juste pour voir comment les gens réagiraient. Le samouraï virtuel possède toutes sortes de moyens d’accroche qui le rendent immédiatement attirant pour beaucoup de lecteurs. L’âge de diamant se situe dans un futur plus lointain et fait moins dans la joyeuse virée que Le samouraï virtuel.

MG : Quels sont les moyens d’accroche dans Le samouraï virtuel qu’on ne retrouve pas dans L’âge de diamant ?

NS : Un grand nombre d’idées dans Le samouraï virtuel sont issues d’un projet de roman graphique. Quand je travaillais sur la bande dessinée, nous essayions très consciemment de trouver des aspects visuellement intéressants comme cette fille en skateboard avec un grappin magnétique et ses courses folles en skateboard sur les routes. L’âge de diamant réfère à des technologies intéressantes, mais ce n’est pas vraiment aussi ludique. Je veux dire, la majorité des technologies intéressantes dans L’âge de diamant sont microscopiques.

MG : Écrivez-vous un autre roman pour l’instant ?

NS : Non. Mon oncle et moi écrivons des romans ensemble sous le nom de plume de Steven Bury. Je prends un peu de temps libre par rapport aux romans. Je travaille sur un projet de CD-ROM en collaboration avec une société de Seattle appelée Shadow Catcher Entertainment.

MG : À quoi cela va-t-il ressembler ?

NS : Je ne suis guère intéressé par les jeux d’action bien je me sois bien amusé avec Marathon dernièrement. Et je ne suis pas trop intéressé non plus par les films interactifs dans lesquels il faut de temps en temps prendre une décision et qui possède 800 fins différentes. Alors, nous avons eu l’idée de quelque chose qui ne soit aucun de ces deux-là. Une sorte de thriller psychologique avec des tonalités noire et cyberpunk. Ce sera un tournage avec des acteurs réels, situé dans le proche futur de Seattle.

MG : Porte-t-il déjà un nom ?

NS : Oui, cela s’appellera " Daymare ".

MG : Allez-vous continuer à écrire des romans ?

NS : Oh oui ! Plus je me pique d’écrire des romans, plus j’aime ça. Je continue à penser qu’ils sont un médium incroyablement puissant, destiné à perdurer. Donc, j’ai l’intention très claire de continuer à écrire des romans comme activité essentielle pendant un futur indéterminé. Mais habituellement, je passe quatre ans entre chaque livre.

MG : Prenez-vous réellement quatre ans pour les écrire, ou vous interrompez-vous pendant des années ?

NS : Je passe habituellement un an ou deux à faire des choses qui ne mènent à rien, puis je m’en fatigue et je m’assieds pour écrire un roman. Le processus d’écriture en soi ne me prend pas plus d’une année d’habitude.

MG : Avec quelle intensité ? Écrivez-vous du matin au soir ?

NS : Non, si j’écris du matin au soir, j’aboutis à 10 pages de bonnes choses suivies de 50 de déchets, puis je dois relire et retravailler toute cette merde. J’ai appris il y a longtemps que l’approche valable était de se lever le matin, première chose à faire, de travailler pendant deux heures, puis s’arrêter et faire d’autres choses comme de la recherche, ou travailler sur mes impôts sur le revenu, ou quoi que ce soit d’autre.

MG : Qu’est-ce qui vous a décidé à écrire ?

NS : Un jour, en quatrième ou cinquième année d’université, mon meilleur ami est venu à l’école en portant des chaussures de cuir aux pieds. Jusqu’alors, nous portions tous des baskets. J’étais horrifié que mes pairs, les gens proches de moi, montraient déjà des signes de domestication. Je n’avais jamais porté de chaussures de cuir qui me blessent les pieds. À cette occasion, j’ai commencé à songer à des occupations qui me permettraient de porter des baskets, ou de ne rien porter du tout. C’était mon test qualificatif.

MG : Qu’est-ce qui vous a réellement fait commencer à écrire ?

NS : J’ai eu une idée pour un roman quand j’étais au collège, je me suis assis et je l’ai écrit.

MG : Qu’est-ce qui vous a fait penser que vous pouviez le faire ?

NS : Je ne sais pas. J’étais découragé à ce moment-là parce que j’avais essayé d’écrire des nouvelles et que je m’en étais avéré incapable. Les professeurs m’avaient toujours dit que pour devenir écrivain, il fallait d’abord commencer par écrire un journal, puis poursuivre avec des nouvelles et enfin écrire des romans. J’avais eu des résultats inintéressants en essayant de tenir un journal, et les nouvelles étaient vraiment un échec complet. Mais quand je me suis mis à ma table pour essayer d’écrire un roman, j’ai trouvé cela beaucoup plus facile pour je ne sais quelle raison, et cela s’est toujours passé ainsi pour moi. Une fois que j’ai commencé à le faire, j’ai eu pleine confiance dans ma capacité à avoir de bonnes idées et à les coucher sur papier.

MG : Qu’est-ce qui vous a donné cette confiance ?

NS : Je ne sais pas. Je ne sais pas d’où viennent les idées. Je trouve le concept de muse entièrement convaincant. Cela semble toujours venir du dehors et se révéler de façon imprévisible sans mérite personnel ou effort particulier. Les idées surgissent dans ma tête presque parfaitement formées et je me dis, "hummm, c’est une bonne idée." Le fait que je pense qu’il s’agit d’une bonne idée n’est pas un reflet de mon arrogance, parce que je ne la ressens même pas comme étant mon idée. C’est mon boulot de la mettre sur papier puis de la poster. Je suppose que je suis un peu prudent sur la question d’essayer d’aboutir à une explication concrète et mécaniste du pourquoi les gens écrivent des trucs. Parce que plus je le fais, plus je suis intrigué. C’est un sujet d’analyse que j’estime fascinant pour les gens qui gagnent leur vie à analyser les choses. Mais il se fait que je ne suis pas l’un d’eux. J’essaie d’analyser ma propre écriture aussi peu que possible.

 

Traduit de l'américain par Olivier Merveille.

© Traduction : Phénix.